Le président de la République et son parti sous la Ve République : retour sur la trajectoire de Renaissance et les ressorts constitutionnels du fait majoritaire
À l'occasion du dixième anniversaire d'En Marche, fondé par Emmanuel Macron à Amiens le 6 avril 2016, le parti présidentiel, devenu La République en Marche en 2017 puis Renaissance en septembre 2022, traverse une crise identitaire inédite. Dirigé depuis le 8 décembre 2024 par Gabriel Attal, ancien Premier ministre, le mouvement entretient des relations qualifiées de "polaires" avec son fondateur, qui en demeure pourtant président d'honneur. Plusieurs cadres historiques (Marc Ferracci, Stéphane Travert, Thani Mohamed Soilihi, le sénateur François Patriat) ont adressé fin mars 2026 un courrier à Gabriel Attal pour réclamer un retour à l'appellation originelle "En Marche", dans une démarche révélatrice des tensions internes. Aux élections municipales des 15 et 22 mars 2026, Renaissance a renoncé à présenter des candidats dans la plupart des grandes villes, préférant soutenir des personnalités d'autres formations (Horizons, LR, divers droite), revendiquant environ 200 maires adhérents à l'issue du scrutin. Avec ses 33 000 adhérents, le parti apparaît affaibli à un an de l'élection présidentielle, alors que Gabriel Attal et Édouard Philippe se positionnent déjà comme candidats potentiels à la succession. Cette séquence rouvre, dans des termes inédits, la question constitutionnelle de la place du chef de l'État dans le système partisan français.
Le silence du texte constitutionnel et la construction présidentialiste de la Ve République
La Constitution du 4 octobre 1958 ne confère au président de la République aucun rôle partisan explicite. L'article 5 fait de lui un arbitre veillant au respect de la Constitution et au fonctionnement régulier des pouvoirs publics, tandis que l'article 67 lui assure une irresponsabilité politique pendant la durée de ses fonctions. La logique initiale, telle que théorisée par Michel Debré dans son discours devant le Conseil d'État du 27 août 1958, était celle d'un président placé au-dessus des partis. La révision référendaire du 6 novembre 1962, instaurant l'élection du chef de l'État au suffrage universel direct, a profondément modifié cet équilibre en faisant émerger ce que la doctrine, à la suite de Maurice Duverger, qualifie de "fait majoritaire". Le Conseil constitutionnel, dans sa décision n° 62-20 DC du 6 novembre 1962, s'est déclaré incompétent pour contrôler une loi adoptée par référendum, validant indirectement cette mutation institutionnelle. Depuis lors, la conquête de l'Élysée suppose la mobilisation d'une formation politique structurée, et l'exercice du pouvoir présidentiel s'appuie sur une majorité parlementaire disciplinée.
L'article 4 de la Constitution et le statut constitutionnel des partis politiques
L'article 4 de la Constitution, dans sa rédaction issue de la révision du 23 juillet 2008, dispose que les partis et groupements politiques concourent à l'expression du suffrage et qu'ils se forment et exercent leur activité librement. Il ajoute qu'ils doivent respecter les principes de la souveraineté nationale et de la démocratie, et que la loi garantit les expressions pluralistes des opinions et la participation équitable des partis à la vie démocratique de la Nation. Le Conseil constitutionnel a tiré de cette disposition une protection effective de la liberté des partis, notamment dans sa décision n° 89-271 DC du 11 janvier 1990 relative au financement des campagnes électorales, et dans la décision n° 2017-651 QPC du 31 mai 2017 sur les conditions de remboursement des dépenses électorales. Ce cadre, complété par la loi n° 88-227 du 11 mars 1988 relative à la transparence financière de la vie politique, place les partis dans une situation paradoxale : juridiquement libres, ils demeurent largement dépendants, dans la pratique constitutionnelle, du leadership présidentiel qui les a portés au pouvoir.
Le fait majoritaire, la dissolution et la fragilité des partis présidentiels
L'article 12 de la Constitution permet au président de la République de prononcer la dissolution de l'Assemblée nationale. Son utilisation par Emmanuel Macron le 9 juin 2024, au lendemain des élections européennes, illustre la puissance de cet instrument et ses effets potentiellement dévastateurs sur le parti présidentiel lui-même. La dissolution de juin 2024 a provoqué la perte de la majorité relative dont disposait Renaissance et marqué le point de rupture entre Emmanuel Macron et Gabriel Attal, alors Premier ministre, écarté du processus décisionnel. Cet épisode confirme une caractéristique structurelle de la Ve République : les partis présidentiels naissent, vivent et déclinent au rythme du quinquennat. L'UNR sous De Gaulle, l'UDR sous Pompidou, le RPR sous Chirac, l'UMP sous Sarkozy ou le PS sous Hollande ont tous connu, à des degrés divers, cette dépendance organique à la figure présidentielle. La réforme du quinquennat issue de la loi constitutionnelle n° 2000-964 du 2 octobre 2000, en synchronisant les mandats présidentiel et législatif, a renforcé cette logique en faisant du parti présidentiel un instrument quasi exclusivement électoral.
Comparaison internationale et questionnements démocratiques
En droit comparé, les démocraties parlementaires (Allemagne, Royaume-Uni, Italie) connaissent des partis structurés, dotés d'une vie interne autonome et d'une capacité à survivre au départ de leurs leaders. La Loi fondamentale allemande du 23 mai 1949, à son article 21, consacre les partis comme participant à la formation de la volonté politique du peuple et impose une organisation interne conforme aux principes démocratiques, sous le contrôle de la Cour constitutionnelle fédérale de Karlsruhe. Les régimes présidentiels, notamment américain, ont développé des partis-coquilles fonctionnant essentiellement comme des machines électorales, ce que la Cour suprême a reconnu dans sa jurisprudence sur les primaires (notamment l'arrêt Smith v. Allwright, 1944). La situation française occupe une position intermédiaire : le caractère semi-présidentiel du régime, théorisé par Maurice Duverger, produit des partis présidentiels dont la longévité dépend largement du charisme de leur fondateur. L'expérience de Renaissance, parti "né en cliquant" selon la formule d'un ancien ministre, illustre les limites d'une formation construite ex nihilo autour d'une candidature, sans implantation locale durable ni corpus doctrinal stabilisé.
Enjeux pour les concours
Le candidat retiendra que la place du président de la République dans le système partisan français résulte d'un décalage structurel entre le texte constitutionnel et la pratique. Les références essentielles sont les suivantes : l'article 5 (rôle d'arbitre), l'article 4 (statut des partis), l'article 12 (dissolution), l'article 8 (nomination du Premier ministre) et l'article 49 (responsabilité gouvernementale) de la Constitution du 4 octobre 1958. La révision référendaire du 6 novembre 1962 et la décision n° 62-20 DC du Conseil constitutionnel constituent le tournant matriciel du présidentialisme majoritaire. La loi constitutionnelle n° 2000-964 du 2 octobre 2000 instaurant le quinquennat et la révision du 23 juillet 2008 enrichissant l'article 4 sont des marqueurs incontournables. Sur le plan législatif, la loi du 11 mars 1988 sur la transparence financière demeure le socle du financement public des partis. Deux idées-forces méritent d'être valorisées en dissertation. D'abord, le fait majoritaire, qui constitue la clé de voûte de la Ve République, repose sur une alchimie fragile entre légitimité présidentielle et discipline partisane, dont la rupture entraîne mécaniquement la fragilisation du parti présidentiel. Ensuite, l'absence de tradition d'autonomie des partis présidentiels en France, comparée à la solidité des grandes formations européennes, interroge la capacité du régime à organiser des alternances ordonnées et la pérennité des projets politiques au-delà des trajectoires individuelles. Le candidat pourra utilement mobiliser les analyses doctrinales de Maurice Duverger sur les partis politiques, ainsi que les travaux contemporains sur la "présidentialisation" des démocraties européennes, pour proposer une lecture renouvelée des tensions actuelles au sein de Renaissance.