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Numérique et stratégie digitale 28/04/2026

L'obsolescence programmée logicielle à l'épreuve du droit : la mobilisation contre Microsoft, révélateur des limites du dispositif français et de l'urgence de transposition de la directive européenne sur la réparation

Le 24 avril 2026, jour du dépassement écologique français, sept associations dont l'April, Que Choisir Ensemble (ex-UFC Que Choisir), Halte à l'Obsolescence Programmée (HOP), Zero Waste France, Alternatiba, ANV-COP21 ont organisé des funérailles symboliques devant le siège de Microsoft France à Issy-les-Moulineaux. Les militants ont dénoncé "la mise à mort prématurée de 300 millions d'ordinateurs" liée à la fin du support de Windows 10 prévue le 14 octobre 2026 et à l'incompatibilité matérielle avec Windows 11 (puce TPM 2.0, processeurs récents). Selon les chiffres avancés par les organisations, près d'un Français sur dix sera concerné, le coût moyen de remplacement d'une machine est estimé à 600 euros, et pour un département de 1,5 million d'habitants, la facture atteindrait 1,1 million d'euros. Plus de 50 000 citoyens s'étaient déjà mobilisés en septembre 2025 dans la coalition "Non à la Taxe Windows". Cette action s'inscrit dans un contexte juridique en pleine recomposition : la directive (UE) 2024/1799 du 13 juin 2024 sur la réparation des biens doit être transposée en droit interne au plus tard le 31 juillet 2026, et le règlement (UE) 2024/1781 du 13 juin 2024 établissant un cadre pour l'écoconception des produits durables est désormais en vigueur.

Le délit d'obsolescence programmée : un dispositif symboliquement fort mais contentieusement inopérant

Introduit par la loi n° 2015-992 du 17 août 2015 relative à la transition énergétique pour la croissance verte, le délit d'obsolescence programmée est codifié à l'article L. 441-2 du code de la consommation. La rédaction issue de la loi n° 2021-1485 du 15 novembre 2021, dite REEN (réduction de l'empreinte environnementale du numérique), inclut désormais explicitement les techniques logicielles : "Est interdite la pratique de l'obsolescence programmée qui se définit par le recours à des techniques, y compris logicielles, par lesquelles le responsable de la mise sur le marché d'un produit vise à en réduire délibérément la durée de vie". L'article L. 454-6 du même code prévoit deux ans d'emprisonnement et 300 000 euros d'amende, ce montant pouvant être porté à 5% du chiffre d'affaires annuel moyen calculé sur les trois derniers exercices. Toutefois, l'effectivité du dispositif reste très limitée. Aucune des actions intentées en France n'a abouti à une condamnation sur ce fondement. La DGCCRF a dû requalifier plusieurs dossiers en pratiques commerciales trompeuses (articles L. 121-2 et suivants du code de la consommation), faute de pouvoir établir le double élément intentionnel exigé : la volonté de réduire la durée de vie et la stratégie d'augmentation du taux de remplacement. La proposition d'inverser la charge de la preuve, formulée lors des travaux préparatoires de la loi REEN, n'a pas été retenue, le Conseil constitutionnel veillant traditionnellement, sur le fondement de l'article 9 de la Déclaration de 1789, à la préservation de la présomption d'innocence en matière pénale.

La directive (UE) 2024/1799 sur le droit à la réparation : un changement de paradigme à transposer avant le 31 juillet 2026

La directive (UE) 2024/1799 du Parlement européen et du Conseil du 13 juin 2024, entrée en vigueur le 30 juillet 2024, impose aux États membres une transposition complète au plus tard le 31 juillet 2026. Elle introduit un véritable droit à la réparation au-delà de la garantie légale pour les produits listés à son annexe II (smartphones, lave-linge, aspirateurs, écrans). Elle modifie également la directive (UE) 2019/771 sur la vente des biens en prévoyant que la durée de garantie est prolongée d'un an lorsque le consommateur opte pour la réparation comme mode de mise en conformité. Une plateforme européenne en ligne facilitera la mise en relation avec les réparateurs, pleinement opérationnelle au 1er janvier 2028. Combinée au règlement (UE) 2024/1781 sur l'écoconception, qui peut imposer aux fabricants la disponibilité de pièces détachées pendant au moins sept ans après l'arrêt de la commercialisation, et au nouvel étiquetage énergétique des smartphones et tablettes applicable depuis le 20 juin 2025 (incluant la durée de support logiciel), cette architecture vise à neutraliser les pratiques d'obsolescence logicielle. La question de la qualification juridique d'une fin de support imposée par un éditeur dominant, au regard tant du droit de la consommation que du droit de la concurrence, demeure ouverte.

L'articulation avec la loi AGEC et la loi REEN : un édifice législatif fragmenté

Le droit français combine plusieurs strates législatives. La loi n° 2020-105 du 10 février 2020 relative à la lutte contre le gaspillage et à l'économie circulaire (AGEC) a introduit l'indice de réparabilité (article L. 541-9-2 du code de l'environnement), applicable depuis 2021, et prévoit son remplacement progressif par un indice de durabilité depuis 2024. La loi REEN du 15 novembre 2021 a complété ce dispositif en imposant à l'article L. 217-22 du code de la consommation une information renforcée sur les caractéristiques essentielles des mises à jour, en distinguant celles nécessaires au maintien de la conformité de celles qui ne le sont pas. L'article L. 217-21 oblige le vendeur à fournir les mises à jour, y compris de sécurité, pendant la durée à laquelle le consommateur peut raisonnablement s'attendre. Le Conseil d'État, dans sa fonction consultative comme dans sa jurisprudence administrative relative à la commande publique, tend à intégrer ces exigences environnementales, prolongées par les critères de développement durable issus de la loi n° 2021-1104 du 22 août 2021 dite Climat et Résilience, désormais intégrés dans le code de la commande publique en 2026.

Souveraineté numérique et déchets électroniques : la dimension stratégique de l'obsolescence logicielle

L'enjeu dépasse la seule protection du consommateur. La fabrication d'un ordinateur mobilise environ 800 kilogrammes de matières premières selon Zero Waste France, dont des métaux critiques. Le règlement (UE) 2023/1542 du 12 juillet 2023 relatif aux batteries et déchets de batteries, ainsi que la directive 2012/19/UE du 4 juillet 2012 relative aux déchets d'équipements électriques et électroniques (DEEE), encadrent la gestion de fin de vie. Le contentieux Microsoft cristallise par ailleurs la question de la dépendance des administrations publiques aux grands éditeurs étrangers, dans un contexte où plusieurs collectivités amorcent une transition vers les logiciels libres. La circulaire du 27 avril 2021 relative à la doctrine d'utilisation de l'informatique en nuage par l'État, complétée par la doctrine "cloud au centre", et la stratégie nationale pour le cloud, encouragent la souveraineté numérique. La CJUE, dans son arrêt Google Android (Tribunal UE, 14 septembre 2022, T-604/18), avait sanctionné les pratiques d'éviction d'un éditeur dominant sur le marché des systèmes d'exploitation, illustrant l'apport du droit de la concurrence (articles 101 et 102 TFUE) à la régulation des écosystèmes logiciels.

Enjeux pour les concours

Le candidat retiendra que la lutte contre l'obsolescence programmée logicielle s'articule autour de quatre piliers normatifs. Premièrement, le délit d'obsolescence programmée de l'article L. 441-2 du code de la consommation, dans sa rédaction issue de la loi REEN du 15 novembre 2021, qui inclut désormais explicitement les techniques logicielles, mais dont l'effectivité demeure limitée par la difficulté probatoire pesant sur le consommateur. Deuxièmement, la directive (UE) 2024/1799 du 13 juin 2024 sur le droit à la réparation, à transposer avant le 31 juillet 2026, qui consacre un droit à la réparation hors garantie légale et complète la directive (UE) 2019/771 sur la vente. Troisièmement, l'écosystème issu de la loi AGEC du 10 février 2020 (indice de réparabilité, indice de durabilité) et de la loi REEN, articulés avec le règlement (UE) 2024/1781 sur l'écoconception. Quatrièmement, la dimension concurrentielle, illustrée par la jurisprudence Google Android du Tribunal de l'Union européenne du 14 septembre 2022, qui montre l'apport des articles 101 et 102 TFUE à la régulation des écosystèmes numériques. Le candidat saura mettre en perspective ces dispositifs avec les politiques publiques d'économie circulaire (Pacte vert européen), de souveraineté numérique (doctrine "cloud au centre") et de gestion des déchets électroniques (directive DEEE 2012/19/UE), et soulignera la tension entre la liberté contractuelle des éditeurs de logiciels et l'exigence d'une consommation durable consacrée par l'article 1er de la Charte de l'environnement de 2004.

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