AdmisConcours
Recrutements Bibliothèque Concours

La coopération renforcée : l'Europe à géométrie variable

La coopération renforcée, introduite par le traité d'Amsterdam et assouplie par Nice puis Lisbonne, permet à un groupe d'au moins neuf États membres d'approfondir leur intégration dans le cadre institutionnel de l'Union. Ce mécanisme, inspiré des précédents de Schengen et de l'Union monétaire, est assorti de conditions strictes mais a connu ses premières applications formelles à partir de 2010.

Les origines du mécanisme de coopération renforcée

La perspective d'une Union élargie à la quasi-totalité du continent européen a suscité une interrogation fondamentale : comment préserver la capacité d'action d'institutions conçues pour six États membres dans un cadre élargi à vingt-sept, voire davantage ? La coopération renforcée, également qualifiée de « flexibilité » ou d'« Europe à géométrie variable », constitue la réponse institutionnelle à ce défi.

L'initiative revient à la France et à l'Allemagne, qui ont proposé de permettre à un groupe d'États membres déterminés à approfondir leur intégration de le faire dans le cadre des institutions de l'Union, sans que les États réticents puissent y opposer leur veto. L'objectif était de retrouver l'esprit de l'Europe des Six au sein des institutions élargies, et de le faire à l'intérieur du cadre institutionnel unique (Conseil, Commission, Cour de justice, Parlement) plutôt qu'en dehors, à l'instar de la coopération née du traité de Schengen.

Agir au sein des institutions présente en effet plusieurs avantages : une meilleure lisibilité pour les citoyens, une plus grande facilité pour les États souhaitant rejoindre ultérieurement la coopération, et le respect du cadre juridique commun.

Le cadre juridique issu d'Amsterdam et de Nice

Le traité d'Amsterdam (1997) a introduit les premières dispositions générales encadrant la coopération renforcée, assorties de nombreuses conditions reflétant la méfiance de plusieurs États membres. La coopération renforcée devait notamment respecter les principes du traité, n'être utilisée qu'en dernier ressort, ne pas affecter l'acquis communautaire ni les intérêts des États non participants, et concerner au moins huit États membres. Elle ne devait pas porter atteinte au marché intérieur ni à la cohésion économique et sociale, ni établir de discriminations entre citoyens, ni entraver les échanges, ni provoquer de distorsions de concurrence.

Le Royaume-Uni avait en outre obtenu à Amsterdam l'insertion d'une clause permettant à un État de s'opposer, « pour des raisons de politique nationale importantes », à l'établissement d'une coopération renforcée, clause inspirée du compromis de Luxembourg. Curieusement, les négociateurs avaient exclu la politique étrangère du champ de la coopération renforcée, au motif que le concept d'abstention constructive permettait déjà une certaine flexibilité dans ce domaine.

Le traité de Nice a apporté plusieurs assouplissements significatifs. Le droit de veto britannique a été supprimé et remplacé par un simple droit d'évocation au Conseil européen. La politique étrangère commune a été réintégrée dans le champ possible de la coopération renforcée, à l'exception des questions militaires et de défense. Le seuil de huit États a été maintenu, ce qui constituait un assouplissement relatif puisque dans l'Union élargie, huit États ne représentaient plus la majorité.

La procédure de mise en oeuvre

Dans le cadre communautaire, les États souhaitant établir une coopération renforcée doivent demander à la Commission de soumettre au Conseil une proposition en ce sens. Contrairement au souhait initial franco-allemand, l'accord préalable de la Commission est donc requis, ce qui lui confère un rôle de gardien de la cohérence communautaire.

Le Conseil autorise ensuite, à la majorité qualifiée et après avis de la Commission, les États candidats à utiliser les institutions de l'Union. Seuls les États participants votent au Conseil, le nombre de voix correspondant à la majorité qualifiée étant recalculé pour atteindre la même proportion que celle prévue pour le Conseil plénier (71,26 % dans le système pré-Lisbonne). La porte reste toujours ouverte aux États souhaitant rejoindre ultérieurement la coopération.

Dans le domaine de la coopération policière et judiciaire, une particularité existe : si la Commission ne soumet pas de proposition, les États peuvent présenter directement leur initiative au Conseil.

Schengen : la coopération renforcée avant la lettre

Les accords de Schengen, signés le 14 juin 1985, prévoyant la suppression graduelle des contrôles aux frontières intérieures, constituent le précédent le plus emblématique de coopération renforcée. Entrés en vigueur le 26 mars 1995 pour sept pays (Allemagne, Benelux, Espagne, France, Portugal), ils ont ensuite été rejoints par les autres États membres à l'exception du Royaume-Uni et de l'Irlande.

Le traité d'Amsterdam a intégré l'acquis de Schengen dans le cadre institutionnel de l'Union par un protocole annexé, transformant cette coopération extérieure en coopération renforcée interne. Le Conseil des ministres de l'Union s'est substitué au Comité exécutif Schengen, et le secrétariat de Schengen a été intégré au secrétariat général du Conseil. Des dispositions particulières ont organisé l'association de l'Islande et de la Norvège, signataires des accords de Schengen mais non membres de l'Union.

L'Union monétaire : un précédent majeur

L'Union économique et monétaire constitue le précédent le plus abouti de coopération renforcée, même si elle n'a pas été formellement qualifiée comme telle. La création de l'euro, entrée en vigueur le 1er janvier 1999 pour onze États puis élargie progressivement, a instauré une coopération à géométrie variable au coeur même du cadre institutionnel, excluant la possibilité de veto des non-participants. Le Conseil de l'euro (devenu l'Eurogroupe, formalisé par le traité de Lisbonne à l'article 137 TFUE) rassemble les seuls ministres des finances des pays de la zone euro.

Les évolutions ultérieures

Force est de constater que, depuis l'entrée en vigueur du traité d'Amsterdam, aucune coopération renforcée formelle n'avait été établie pendant de nombreuses années, les conditions étant jugées trop restrictives. Le traité de Lisbonne a encore assoupli le dispositif, abaissant le seuil minimum à neuf États membres (article 20 TUE). La première mise en oeuvre formelle est intervenue en 2010 avec le règlement sur la loi applicable au divorce (Rome III), puis en 2012 avec le brevet unitaire européen, et en 2013 avec la taxe sur les transactions financières (cette dernière n'ayant finalement pas abouti).

À retenir

  • La coopération renforcée permet à un groupe d'États de progresser dans l'intégration au sein des institutions de l'Union, sans veto des non-participants.
  • Amsterdam (1997) a créé le mécanisme, Nice (2001) l'a assoupli (suppression du veto, extension à la PESC hors défense), Lisbonne (2007) a abaissé le seuil à neuf États.
  • Les conditions sont strictes : dernier ressort, respect de l'acquis communautaire, non-atteinte au marché intérieur, ouverture permanente aux retardataires.
  • Schengen et l'Union monétaire constituent des précédents majeurs de coopération à géométrie variable.
  • Les premières mises en oeuvre formelles sont intervenues à partir de 2010 (divorce transfrontalier) et 2012 (brevet unitaire).
Partager

Références

  • Article 20 TUE (coopération renforcée, version Lisbonne)
  • Articles 326 à 334 TFUE (dispositions sur la coopération renforcée)
  • Accord de Schengen, 14 juin 1985
  • Protocole intégrant l'acquis de Schengen, annexé au traité d'Amsterdam
  • Règlement (UE) n° 1259/2010 du 20 décembre 2010 (Rome III, divorce transfrontalier)
  • Article 137 TFUE (Eurogroupe)

Flashcards (7)

4/5 Comment l'acquis de Schengen a-t-il été intégré dans le cadre de l'Union ?
Par un protocole annexé au traité d'Amsterdam (1997), qui a transformé cette coopération extérieure en coopération renforcée interne, intégrant le Comité exécutif Schengen au Conseil et le secrétariat Schengen au secrétariat général du Conseil.

6 flashcard(s) supplémentaire(s)

Utilisez admisconcours.fr gratuitement pour accéder à toutes les flashcards.

QCM

Dans quel domaine la coopération renforcée reste-t-elle exclue depuis le traité de Nice ?

Quel est le précédent le plus abouti de coopération à géométrie variable dans l'Union ?

Quelle condition n'est PAS exigée pour établir une coopération renforcée ?

Quelle innovation le traité de Nice a-t-il apportée en remplaçant le droit de veto sur la coopération renforcée ?

Testez vos connaissances

Évaluez votre maîtrise de Droit de l'Union européenne avec nos QCM interactifs.

Faire le QCM Droit de l'Union européenne

Lectures recommandées

En tant que Partenaire Amazon, je réalise un bénéfice sur les achats remplissant les conditions requises.

Fiches connexes

La coopération européenne et internationale en matière de lutte antiterroriste

La coopération antiterroriste européenne et internationale repose sur un réseau de conventions excluant le terrorisme des infractions politiques, des agences opérationnelles (Europol, Eurojust, Frontex, SIS) et des instruments comme le mandat d'arrêt européen et le PNR. Amorcée dès 1975 avec le groupe TREVI, cette coopération a connu des accélérations décisives après chaque vague d'attentats majeurs.

Le principe de solidarité en droit de l'Union européenne : fondements, clause de solidarité et politique migratoire

Le principe de solidarité structure le droit de l'Union européenne, particulièrement en matière migratoire où les articles 67 et 80 TFUE en font le fondement des politiques d'asile et de contrôle aux frontières. Malgré la jurisprudence de la CJUE réaffirmant son caractère contraignant, ce principe se heurte aux résistances de certains États membres, ce qui a conduit à l'adoption du Pacte migration et asile de 2024.

Le cadre européen de la détention : Conseil de l'Europe, CEDH et règles pénitentiaires

Le Conseil de l'Europe a bâti un cadre normatif complet en matière pénitentiaire, articulé autour du CPT (contrôle préventif), des Règles pénitentiaires européennes (standards de référence) et de la jurisprudence de la CEDH. Cette dernière a élaboré un véritable droit européen de la détention en imposant aux États des obligations positives de protection de la dignité des détenus.

Partager :

Cette fiche vous a été utile ?

Créez un compte gratuit pour accéder aux QCM complets, suivre votre progression et recevoir les notes de préparation.