Le leadership situationnel de Hersey et Blanchard : adapter son management à l'autonomie des collaborateurs
La théorie du leadership situationnel de Hersey et Blanchard préconise d'adapter le style de management au niveau d'autonomie de chaque collaborateur, défini par le croisement de sa compétence et de sa motivation. Quatre modèles (directif, persuasif, participatif, délégatif) permettent de répondre aux différentes configurations, avec pour objectif le développement progressif de l'autonomie des membres de l'équipe.
Origines et fondements du leadership situationnel
La théorie du leadership situationnel, développée par les Américains Paul Hersey et Ken Blanchard à partir de la fin des années 1960, constitue l'une des contributions majeures à la réflexion sur l'encadrement des équipes. Elle s'inscrit dans le courant des théories contingentes du leadership, qui postulent qu'il n'existe pas de style de management universellement supérieur : l'efficacité dépend de l'adéquation entre le comportement du manager et les caractéristiques de la situation.
Contrairement à l'opposition classique entre modèle directif et modèle participatif, Hersey et Blanchard proposent une approche dynamique fondée sur l'adaptation permanente. Le manager efficace n'est pas celui qui applique un style unique, mais celui qui ajuste sa posture en fonction du niveau d'autonomie de chaque collaborateur, pour chaque tâche donnée.
L'autonomie : croisement de la compétence et de la motivation
Le concept central de cette théorie est l'autonomie du collaborateur, définie comme le croisement de deux dimensions : la compétence (ce que le collaborateur sait ou ne sait pas faire) et la motivation (ce que le collaborateur veut ou ne veut pas faire). Cette distinction est fondamentale car elle conduit à des réponses managériales radicalement différentes.
La compétence se décline en quatre niveaux. Au niveau C1, le collaborateur ne sait pas faire, ne fait rien ou fait mal. Au niveau C2, il réalise des tâches peu complexes, applique les instructions et possède une vision parcellaire du travail. Au niveau C3, il exécute des tâches d'une complexité moyenne et dispose d'une vision globale de son activité. Au niveau C4, il maîtrise des tâches complexes, anticipe les besoins et contraintes, et prend des initiatives.
La motivation se décline également en quatre niveaux. Au niveau M1, le collaborateur refuse de travailler, s'oppose ou fait preuve d'inertie. Au niveau M2, il exécute ce qu'on lui demande sans plus. Au niveau M3, il exécute en cherchant à comprendre et en démontrant son intérêt. Au niveau M4, il travaille avec dynamisme, collabore activement et communique.
Les trois lois du leadership situationnel
Le management situationnel repose sur trois principes directeurs que Hersey et Blanchard qualifient de "lois". Premièrement, le manager doit inciter à augmenter le niveau de professionnalisme et d'investissement de ses collaborateurs. Deuxièmement, il doit adopter le ou les comportements nécessaires pour répondre à une situation donnée, à un moment donné. Troisièmement, il doit évaluer en continu la maturité de chaque membre du groupe.
Ces trois principes traduisent une vision du management comme processus d'accompagnement vers l'autonomie, et non comme exercice statique d'autorité.
Les quatre modèles de leadership situationnel
En croisant les niveaux de compétence et de motivation, Hersey et Blanchard identifient quatre modèles de leadership, chacun adapté à un profil de collaborateur.
Le modèle directif s'applique lorsque le collaborateur est peu compétent et peu motivé, voire en opposition (C1/M1). Le manager dirige en étant très directif et peu encourageant : il décide, annonce les instructions, reste très présent pendant la réalisation et surveille étroitement le travail. Ce modèle, s'il peut sembler rigide, est parfois le seul adapté face à un collaborateur systématiquement opposant.
Le modèle persuasif s'applique lorsque le collaborateur est peu compétent mais motivé (C2/M3 environ). Il veut comprendre et développer ses savoirs. Le manager adopte un comportement à la fois directif et encourageant : il suit la réalisation du travail en expliquant les décisions, consulte le collaborateur, suscite des interrogations et échange avec lui. L'objectif est d'accompagner la montée en compétence tout en maintenant l'engagement.
Le modèle participatif s'applique lorsque le collaborateur est compétent mais manifeste un intérêt limité ou une envie de faire différemment (C3/M2-M3). Le manager épaule et encourage sans être directif. Les décisions sont issues d'une concertation, les propositions sont partagées, et la responsabilisation est encouragée pour relancer la motivation.
Le modèle délégatif s'applique lorsque le collaborateur est à la fois compétent, dynamique et proactif (C4/M4). Le manager transmet les responsabilités, y compris de décision. Ce modèle suppose un niveau de confiance élevé et représente l'aboutissement du processus d'accompagnement vers l'autonomie.
Distinguer incompétence et démotivation : un enjeu pratique majeur
L'un des apports les plus concrets de cette théorie réside dans la nécessité de distinguer, chez un collaborateur qui refuse une tâche, ce qui relève du manque de compétence et ce qui relève du manque de motivation. Certains collaborateurs, gênés de ne pas savoir faire, prétendent ne pas vouloir faire. Face à cette situation, le manager doit faire reformuler le propos pour identifier la cause réelle du blocage : s'il s'agit d'un manque de motivation, le style directif avec rappel des instructions s'impose ; s'il s'agit d'un manque de compétence masqué, le style persuasif avec encouragement et honnêteté sur les compétences à acquérir sera plus adapté.
Cette distinction rejoint les travaux de Frederick Herzberg sur les facteurs d'hygiène et de motivation (1959). Herzberg a montré que les facteurs de satisfaction au travail (reconnaissance, responsabilité, accomplissement) sont distincts des facteurs d'insatisfaction (conditions de travail, rémunération, relations hiérarchiques). Un collaborateur peut être compétent mais démotivé si les facteurs de satisfaction sont absents.
Applications dans la fonction publique
Dans la fonction publique, le leadership situationnel prend une dimension particulière du fait de la diversité des profils au sein des équipes. Les agents de catégorie A, B et C n'ont pas les mêmes niveaux de formation initiale, les mêmes perspectives de carrière ni les mêmes attentes managériales. Le manager public doit en outre composer avec des mobilités imposées, des réorganisations de services et l'arrivée de collaborateurs aux parcours très variés.
Le rapport sur l'encadrement supérieur de la fonction publique remis en 2020 au Premier ministre soulignait la nécessité de développer les compétences managériales des cadres publics, en insistant sur la capacité à adapter son style de management aux situations et aux personnes. La création de l'Institut national du service public (INSP), qui a remplacé l'ENA en 2022, intègre davantage la formation au management dans le cursus des futurs hauts fonctionnaires.
À retenir
- Le leadership situationnel de Hersey et Blanchard repose sur l'adaptation du style de management au niveau d'autonomie du collaborateur (compétence + motivation).
- Quatre modèles sont identifiés : directif (peu compétent, peu motivé), persuasif (peu compétent, motivé), participatif (compétent, peu motivé), délégatif (compétent et motivé).
- Le manager doit évaluer en continu la maturité de chaque collaborateur et viser le développement progressif de son autonomie.
- Il est essentiel de distinguer le manque de compétence du manque de motivation, car les réponses managériales sont différentes.
- Un même collaborateur peut relever de styles différents selon les tâches concernées, mais le manager doit maintenir une cohérence globale.