L'architecture en piliers de l'Union européenne issue du traité de Maastricht
Le traité de Maastricht a instauré une architecture originale en trois piliers : le pilier communautaire (procédures supranationales), la PESC et la coopération JAI (procédures intergouvernementales). Un cadre institutionnel unique assurait la cohérence de l'ensemble, les mêmes institutions intervenant dans les trois piliers avec des pouvoirs différenciés.
La naissance d'une structure inédite en droit international
Le traité sur l'Union européenne, signé à Maastricht le 7 février 1992 et entré en vigueur le 1er novembre 1993, a opéré une transformation majeure de la construction européenne en superposant à l'édifice communautaire existant une structure nouvelle organisée en trois piliers. Cette architecture, souvent qualifiée de "temple grec", reposait sur un fronton commun (les dispositions générales du TUE, articles 1 à 7) et des fondations communes (les dispositions finales, articles 46 à 53), encadrant trois colonnes aux logiques distinctes.
Cette construction hybride traduisait un compromis politique fondamental entre les États partisans d'un approfondissement de l'intégration supranationale et ceux qui souhaitaient préserver leur souveraineté dans les domaines régaliens de la politique étrangère et de la justice. Le Royaume-Uni, sous l'impulsion du Premier ministre John Major, avait notamment obtenu l'élimination de toute référence à une finalité fédérale dans le traité.
Le premier pilier : les Communautés européennes
Le premier pilier, dit pilier communautaire, regroupait les trois Communautés européennes préexistantes : la Communauté européenne (CE, ex-CEE depuis le traité de Maastricht), la Communauté européenne du charbon et de l'acier (CECA, créée par le traité de Paris de 1951 et expirée en 2002) et la Communauté européenne de l'énergie atomique (CEEA ou Euratom). Ce pilier constituait le noyau dur de l'intégration européenne et se caractérisait par des procédures supranationales dites d'intégration.
Dans ce cadre, la Commission européenne disposait du monopole du droit d'initiative législative, ce qui lui conférait un rôle moteur dans l'élaboration des politiques communes. Le Conseil de l'Union statuait selon des modalités variées, incluant le vote à la majorité qualifiée pour un nombre croissant de matières. Le Parlement européen participait au processus législatif selon des procédures de complexité croissante : consultation simple, coopération (limitée au domaine de l'Union économique et monétaire après Amsterdam), avis conforme et codécision. Cette dernière procédure, introduite par le traité de Maastricht à l'article 251 TCE, conférait au Parlement un véritable droit de veto sur certains actes législatifs.
La Cour de justice des Communautés européennes (CJCE) exerçait un contrôle juridictionnel complet dans le cadre de ce premier pilier, garantissant l'uniformité d'interprétation et d'application du droit communautaire. La Cour avait d'ailleurs, bien avant Maastricht, posé les principes fondateurs de l'ordre juridique communautaire : l'effet direct (CJCE, 5 février 1963, Van Gend en Loos, aff. 26/62) et la primauté du droit communautaire (CJCE, 15 juillet 1964, Costa c. ENEL, aff. 6/64).
Le deuxième pilier : la politique étrangère et de sécurité commune
Le deuxième pilier, régi par le titre V du TUE, instituait la politique étrangère et de sécurité commune (PESC). Il succédait à la coopération politique européenne (CPE) mise en place de manière informelle depuis le rapport Davignon de 1970 et codifiée par l'Acte unique européen de 1986.
Ce pilier fonctionnait selon une logique intergouvernementale : le Conseil européen définissait les principes et orientations générales (article 13 TUE), tandis que le Conseil des ministres arrêtait des actions communes (article 14 TUE) et des positions communes (article 15 TUE). La règle de décision était l'unanimité, sauf exceptions limitées. La Commission était "pleinement associée aux travaux" (article 27 TUE) mais ne disposait pas du monopole d'initiative. Le Parlement européen n'exerçait qu'un rôle consultatif, la présidence du Conseil devant le consulter sur les "principaux aspects et choix fondamentaux" de la PESC (article 21 TUE).
La compétence de la CJCE était très limitée dans ce domaine, ce qui constituait une différence fondamentale avec le pilier communautaire. Cette exclusion du contrôle juridictionnel reflétait la réticence des États à soumettre leurs choix de politique étrangère à un contrôle supranational.
Le troisième pilier : la coopération en matière de justice et d'affaires intérieures
Le troisième pilier, prévu au titre VI du TUE, concernait initialement la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures (JAI). Il couvrait des matières sensibles touchant à la souveraineté étatique : politique d'asile, franchissement des frontières extérieures, politique d'immigration, lutte contre la toxicomanie, lutte contre la fraude internationale, coopération judiciaire civile et pénale, coopération douanière et coopération policière.
Comme le deuxième pilier, le troisième pilier reposait sur des procédures intergouvernementales. Le Conseil pouvait arrêter des positions communes, des décisions-cadres (instruments proches des directives mais dépourvus d'effet direct), des décisions et établir des conventions (article 34 TUE). Le droit d'initiative était partagé entre la Commission et les États membres. Le Parlement européen devait être consulté avant l'adoption des décisions-cadres, décisions et conventions, avec un délai minimal de trois mois pour rendre son avis (article 39 TUE).
La compétence de la CJCE dans le cadre du troisième pilier existait mais selon des modalités restrictives propres au titre VI du TUE, notamment pour le renvoi préjudiciel qui nécessitait une déclaration d'acceptation de chaque État membre.
Le cadre institutionnel unique : une cohérence au service de la diversité
L'originalité de l'architecture de Maastricht résidait dans le principe du cadre institutionnel unique (article 3, devenu article 8 alinéa 1 du TUE). Les mêmes institutions (Conseil européen, Conseil, Commission, Parlement) intervenaient dans les trois piliers, mais avec des pouvoirs et des procédures très différents selon le pilier concerné. Ce cadre unique visait à assurer "la cohérence et la continuité des actions menées" par l'Union.
À ces quatre institutions communes s'ajoutaient des institutions propres aux Communautés : la CJCE et le Tribunal de première instance (TPI, créé par une décision du Conseil du 24 octobre 1988 en application de l'Acte unique européen), ainsi que la Cour des comptes, toutes installées à Luxembourg. Le Médiateur européen, nommé par le Parlement européen, exerçait un contrôle sur l'administration des institutions. La Banque centrale européenne (BCE), opérationnelle depuis le 1er juin 1998 dans le cadre de la troisième phase de l'UEM, constituait une institution relativement autonome dont la place exacte dans l'architecture des traités faisait débat.
Des organes consultatifs complétaient l'édifice : le Comité économique et social (CES), existant depuis les traités fondateurs, et le Comité des régions, créé par le traité de Maastricht. Ni l'un ni l'autre ne disposaient de pouvoir de décision.
À retenir
- Le traité de Maastricht (1992) a créé une architecture en trois piliers : communautaire (CE, CECA, Euratom), PESC et JAI, avec un fronton et des fondations communes.
- Le premier pilier fonctionnait selon une logique supranationale (monopole d'initiative de la Commission, majorité qualifiée, codécision, contrôle juridictionnel complet), tandis que les deuxième et troisième piliers relevaient de la coopération intergouvernementale (unanimité, initiative partagée, contrôle juridictionnel limité).
- Le cadre institutionnel unique signifiait que les mêmes institutions agissaient dans les trois piliers mais avec des pouvoirs très différents.
- La compétence de la CJCE variait considérablement selon les piliers, étant quasi inexistante pour la PESC et limitée pour le troisième pilier.
- Cette structure en piliers a été supprimée par le traité de Lisbonne (2007, entré en vigueur le 1er décembre 2009), qui a fusionné les piliers tout en maintenant des procédures spécifiques pour la PESC.