Histoire et philosophie de l'enfermement : du cachot médiéval à la remise en cause de la prison
L'histoire de la prison témoigne du passage progressif du supplice public à l'enfermement rationnel, sous l'influence des Lumières puis des débats du XIXe siècle sur l'isolement cellulaire et la transportation coloniale. Les courants abolitionniste et réductionniste remettent aujourd'hui en cause le rôle central de l'incarcération dans le système pénal.
Les origines de l'enfermement : une peine longtemps ignorée
Durant la période médiévale, la privation de liberté ne constitue pas une peine en tant que telle. L'enfermement remplit alors deux fonctions distinctes : une fonction conservatoire, dans l'attente du jugement, et une fonction d'exclusion pour les personnes considérées comme dangereuses, notamment les malades mentaux soumis à l'emmurement. Les lieux de détention se confondent avec les lieux de pouvoir : châteaux, abbayes, édifices communaux. L'ordonnance criminelle de 1670, adoptée sous Louis XIV, codifie la procédure pénale sans faire de l'emprisonnement une peine autonome. La prison n'y figure qu'en tant que mesure provisoire précédant le jugement.
Le tournant intellectuel intervient au XVIIIe siècle sous l'influence des philosophes des Lumières. Cesare Beccaria, dans son traité Des délits et des peines (1764), plaide pour l'abolition de la torture et la proportionnalité des peines, ouvrant la voie à l'idée d'un emprisonnement rationnel. John Howard, shérif du comté de Bedford, publie The State of the Prisons in England and Wales (1777), premier état des lieux systématique des conditions de détention. Ces deux penseurs posent les fondations intellectuelles de la prison moderne comme institution pénale à part entière.
Le panoptique de Bentham : surveiller sans être vu
Le modèle architectural qui incarne cette modernité pénale est le panoptique, conçu par le philosophe utilitariste Jeremy Bentham et exposé dans son ouvrage Panopticon (1791). Le principe repose sur une tour centrale de surveillance entourée d'un bâtiment annulaire divisé en cellules individuelles. Le surveillant, placé dans la tour, peut observer chaque détenu sans que celui-ci puisse savoir s'il est effectivement observé. Cette asymétrie du regard produit un effet d'autocontrôle : le détenu, se sachant potentiellement surveillé à tout instant, intériorise la discipline.
Michel Foucault, dans Surveiller et punir (1975), a analysé le panoptique comme le paradigme d'une société disciplinaire où le pouvoir s'exerce par le regard et la norme plutôt que par la violence physique. Foucault montre que le passage du supplice public à l'enfermement ne traduit pas un adoucissement des peines mais une transformation des mécanismes de pouvoir. Le panoptique n'a jamais été construit dans sa forme pure par Bentham, mais son influence se retrouve dans de nombreuses prisons du XIXe siècle, comme la Petite Roquette à Paris (1836) ou la prison de Pentonville à Londres (1842).
Le débat sur l'isolement cellulaire au XIXe siècle
Alexis de Tocqueville et Gustave de Beaumont, envoyés en mission aux États-Unis en 1831, publient en 1833 Du système pénitentiaire aux États-Unis et de son application en France. Ils y étudient deux modèles concurrents : le système auburnien (silence absolu le jour, travail en commun, isolement nocturne) et le système philadelphien (isolement cellulaire total, de jour comme de nuit). Tocqueville se prononce en faveur de l'isolement complet, qu'il juge plus propre à provoquer le repentir et à éviter la contamination morale entre détenus.
Ce choix suscite des oppositions vigoureuses. L'Église catholique y voit un obstacle à la pratique collective du culte. Les médecins alertent sur les risques de troubles mentaux provoqués par la solitude prolongée. Charles Lucas, inspecteur général des prisons, estime que l'isolement empêche toute forme d'éducation et de reclassement social. La loi du 5 juin 1875 finit par imposer le régime cellulaire, mais uniquement dans les maisons d'arrêt. Face à la résistance financière des conseils généraux chargés de la construction, la loi du 4 février 1893 rend obligatoire l'aménagement de ces établissements.
Colonies pénitentiaires, bagnes et transportation
Le XIXe siècle développe parallèlement des formes d'exclusion géographique du condamné. Les colonies pénitentiaires agricoles, parfois créées par des philanthropes ou des sociétés de charité, accueillent notamment des mineurs. La colonie de Mettray, fondée en 1839, est longtemps présentée comme un modèle avant que les témoignages révèlent les mauvais traitements qui y règnent. La colonie de Belle-Île-en-Mer connaît en 1934 une mutinerie retentissante de jeunes détenus, relayée par la presse et dénoncée notamment par Jacques Prévert dans son poème La chasse à l'enfant. Le centre pénitentiaire de Casabianda en Corse demeure aujourd'hui un établissement à régime ouvert fondé sur le travail agricole.
La transportation (condamnés de droit commun envoyés aux travaux forcés outre-mer), la déportation (condamnés politiques) et la relégation (récidivistes, instaurée par la loi du 27 mai 1885) constituent les trois formes principales d'éloignement pénal. La Guyane (avec le tristement célèbre bagne de Cayenne et l'île du Diable) et la Nouvelle-Calédonie servent de principales destinations. Après l'exécution de leur peine, les condamnés sont astreints au doublage : une obligation de résidence d'une durée égale à celle de leur condamnation. L'abolition de la transportation intervient par un décret-loi du 17 juin 1938, et les derniers bagnards sont rapatriés en 1953.
Courants abolitionniste et réductionniste
Le mouvement abolitionniste, dont les principaux théoriciens sont le criminologue norvégien Nils Christie (Limits to Pain, 1981) et le néerlandais Louk Hulsman (Peines perdues, 1982), conteste le principe même de l'incarcération. Trois arguments principaux structurent cette pensée. Premièrement, la prison produit une socialisation carcérale qui éloigne le détenu des normes de la vie en société et aggrave sa désocialisation. Deuxièmement, l'enfermement relève d'une logique de vengeance sociale et non de réparation : il ne restaure ni la victime ni le lien social. Troisièmement, la prison fonctionne comme une école du crime, favorisant la récidive et aggravant les troubles psychiques.
Sans aller jusqu'à la suppression totale de l'institution carcérale, le courant réductionniste préconise de limiter le recours à l'emprisonnement aux infractions les plus graves et de développer les peines alternatives : travail d'intérêt général (créé en France par la loi du 10 juin 1983), placement sous surveillance électronique (introduit par la loi du 19 décembre 1997), mesures de probation, obligations de soins, justice restaurative (consacrée par la loi du 15 août 2014). Des considérations budgétaires renforcent cette orientation : le coût moyen d'une journée de détention en France dépasse 100 euros par détenu, contre un coût très inférieur pour les mesures en milieu ouvert.
À retenir
- La prison comme peine autonome naît au XVIIIe siècle sous l'influence de Beccaria, Howard et Bentham, marquant le passage du supplice public à l'enfermement disciplinaire.
- Le débat entre isolement cellulaire total et régime communautaire a structuré la politique pénitentiaire du XIXe siècle, avec la loi du 5 juin 1875 comme compromis.
- La transportation et les bagnes coloniaux, outils d'exclusion géographique, sont abolis en 1938 avec les derniers rapatriements en 1953.
- Le courant abolitionniste (Christie, Hulsman) conteste le principe même de l'enfermement, tandis que le courant réductionniste plaide pour les alternatives à l'incarcération.
- L'analyse foucaldienne du panoptique renouvelle la compréhension de la prison comme dispositif de pouvoir disciplinaire.