L'Ukraine entre deux mondes : construction nationale et enjeux identitaires
L'Ukraine est une nation à la construction tardive, marquée par le traumatisme de l'Holodomor, une fracture linguistique exploitée politiquement et des lois mémorielles de rupture avec l'héritage soviétique. L'agression russe de 2022 a paradoxalement accéléré la consolidation de l'identité nationale ukrainienne.
Une nation forgée dans les turbulences de l'histoire
L'Ukraine constitue un cas d'étude remarquable en matière de construction nationale tardive. Contrairement aux États-nations européens dont la formation remonte aux XVIIIe et XIXe siècles, l'identité ukrainienne s'est cristallisée dans un contexte de domination impériale puis soviétique. Le territoire ukrainien n'a jamais constitué une entité politique unifiée avant le XXe siècle : lors de la dislocation de l'Empire russe en 1917, deux gouvernements concurrents émergent, l'un nationaliste à Kiev, l'autre bolchévique à Kharkov. La guerre civile qui s'ensuit voit la création éphémère d'une République d'Ukraine occidentale à Lviv, avant que la paix de 1921 ne consacre la victoire soviétique et la création de la République Socialiste Soviétique d'Ukraine, tandis que la Pologne conserve la Galicie et la Volhynie.
L'étymologie même du mot "Ukraine", dérivée de kraj signifiant "limite" ou "frontière", révèle la nature géopolitique profonde de ce territoire. Dépourvu de frontières naturelles solides, traversé par quatre fleuves sans confluence majeure, il demeure un espace de transition entre l'Europe occidentale et le monde russe. Le rattachement de la Crimée par Khrouchtchev en 1954, alors simple geste administratif au sein de l'URSS, deviendra l'un des contentieux les plus explosifs de l'après-guerre froide.
Le traumatisme fondateur de l'Holodomor
La famine de 1932-1933, qualifiée d'Holodomor ("extermination par la faim"), constitue le traumatisme fondateur de la conscience nationale ukrainienne. Organisée délibérément par le régime stalinien dans le cadre de la collectivisation forcée, elle a provoqué entre 5 et 6 millions de morts. Cette tragédie s'inscrit dans une logique de destruction de la paysannerie ukrainienne, considérée comme le socle du nationalisme local. Le Parlement ukrainien a reconnu cet événement comme un génocide par une loi de 2006, position partagée par une vingtaine d'États dont la France (résolution de l'Assemblée nationale du 28 mars 2023). La Russie, pour sa part, refuse cette qualification et parle d'une famine ayant touché l'ensemble de l'URSS.
Cette mémoire douloureuse a été institutionnalisée par la création de l'Institut pour la mémoire nationale en 2005, puis par les lois mémorielles de 2015 visant à rompre symboliquement avec l'héritage soviétique. Ces lois, dites de "décommunisation", ont notamment interdit les symboles communistes et rebaptisé des milliers de rues et de localités, provoquant des tensions dans les régions russophones de l'Est.
La question linguistique comme facteur de division
La question de la langue constitue un révélateur des fractures internes de la société ukrainienne. Le recensement de 2001, seul exercice du genre réalisé depuis l'indépendance, révèle un décalage significatif entre nationalité déclarée et langue maternelle : 77,8 % de la population se déclare de nationalité ukrainienne, mais seulement 68,5 % considère l'ukrainien comme sa langue maternelle. À l'inverse, 17,3 % se déclarent de nationalité russe tandis que 29,6 % indiquent le russe comme langue maternelle.
Cette complexité linguistique a été instrumentalisée politiquement. La loi sur les langues de 2012, adoptée sous la présidence pro-russe de Viktor Ianoukovitch, permettait aux régions dont la population russophone dépassait 10 % d'adopter le russe comme seconde langue officielle. Son abrogation par le gouvernement issu de la révolution de Maïdan en 2014 a servi de prétexte à la mobilisation séparatiste dans le Donbass. Dans les faits, la domination culturelle du russe restait écrasante : 90 % des chaînes de télévision et des publications diffusaient en russe, de même que 98 % des sites internet ukrainiens.
L'affirmation nationale par la résistance
Paradoxalement, c'est l'agression russe de 2022 qui a le plus contribué à consolider l'identité nationale ukrainienne. La résistance militaire et civile face à l'invasion a produit un effet d'unification sans précédent, transcendant les clivages linguistiques et régionaux. Le président Volodymyr Zelensky, élu en 2019 sur un programme de rapprochement avec la Russie et lui-même russophone, est devenu le symbole de cette nation en armes. Ce phénomène rappelle, toutes proportions gardées, la consolidation de l'identité nationale finlandaise lors de la Guerre d'Hiver de 1939-1940 face à l'URSS.
À retenir
- L'Ukraine est une nation à la construction tardive, marquée par l'absence de frontières naturelles et une histoire de domination impériale et soviétique.
- L'Holodomor (1932-1933) constitue le traumatisme fondateur de la conscience nationale ukrainienne, reconnu comme génocide par le Parlement ukrainien en 2006.
- La question linguistique, avec un décalage entre nationalité et langue maternelle, a été instrumentalisée politiquement par la Russie pour justifier ses interventions.
- Les lois mémorielles de 2015 visent à rompre avec l'héritage soviétique mais ont exacerbé les tensions dans les régions russophones.
- L'agression russe de 2022 a paradoxalement consolidé l'unité nationale ukrainienne autour de la figure de Zelensky.