La crise de l'accueil : politiques nationales, acteurs humanitaires et fractures européennes
L'épisode migratoire de 2015 révèle une fracture européenne entre l'Allemagne ouverte à l'accueil, la France oscillant entre inhospitalité et fraternité, et les pays du groupe de Visegrád refusant toute solidarité. Les acteurs humanitaires et citoyens tentent de pallier les carences étatiques, tandis que le besoin démographique et économique d'immigration contredit les politiques de fermeture.
L'épisode migratoire de 2015 a mis en lumière les profondes divergences entre États membres de l'Union européenne quant à l'accueil des réfugiés. Loin de constituer une réponse unifiée, les politiques nationales oscillent entre ouverture et fermeture, révélant une crise de la solidarité européenne à laquelle tentent de répondre des acteurs associatifs et citoyens.
L'Allemagne, pivot de l'accueil européen
Le 7 septembre 2015, Angela Merkel a pris la décision historique d'ouvrir les frontières allemandes aux réfugiés, prononçant la formule devenue célèbre : « Wir schaffen das » (« Nous y arriverons »). L'Allemagne s'est alors engagée à accueillir près d'un million de personnes. En 2015, elle a accordé environ 150 000 statuts de réfugié sur 1,1 million de demandes.
Cette politique d'accueil répond à des considérations tant humanitaires que démographiques. Avec un indice de fécondité parmi les plus bas d'Europe, l'Allemagne fait face à un déclin démographique qui menace son modèle économique fondé sur l'industrie et l'exportation. L'accueil de populations jeunes et souvent qualifiées constitue une réponse partielle à la pénurie de main-d'oeuvre. Cependant, cette politique a rencontré des résistances internes, notamment après les violences de la nuit du Nouvel An 2015-2016 à Cologne et les incendies de centres d'accueil. La montée du parti Alternative für Deutschland (AfD) témoigne de la polarisation du débat migratoire dans la société allemande.
La France entre inhospitalité et principe de fraternité
La France n'octroie qu'entre 20 000 et 30 000 statuts de réfugié par an. L'OFPRA assurait la protection de 206 172 personnes en 2014. La loi du 29 juillet 2015 sur l'asile a visé à réduire les délais de procédure et à améliorer les conditions d'accueil. La loi du 7 mars 2016 sur le séjour a instauré des cartes pluriannuelles de deux à quatre ans à l'issue du premier titre d'un an.
La politique française repose sur une conviction contestable selon laquelle plus on accueille mal les migrants, moins ils viendront. L'histoire du camp de Calais démontre l'échec de cette approche dissuasive. Depuis 1999, Calais voit affluer des migrants, d'abord kosovars, accueillis par la Croix-Rouge dans le hangar de Sangatte (800 personnes initialement). Après la fermeture du centre en 2002, une ville-champignon de 7 000 à 10 000 personnes s'est formée, surnommée la « jungle » par les migrants afghans et iraniens. Malgré les démantèlements successifs (2009, 2016), les migrants continuent d'affluer, attirés par la proximité de l'Angleterre.
La situation de Grande-Synthe, près de Dunkerque, illustre une autre facette de la gestion française. Face à l'inaction de l'État, le maire a accueilli jusqu'à 2 500 personnes entre une zone pavillonnaire et un stade, dans des conditions qualifiées de bidonville. C'est l'ONG Médecins Sans Frontières qui, en 2016, a pris l'initiative d'installer tentes, toilettes et douches avec l'accord du ministre de l'Intérieur.
La France est devenue, en vertu des accords du Touquet signés en 2003 avec le Royaume-Uni, le verrou de l'Angleterre, s'engageant à bloquer les migrants souhaitant traverser la Manche. Cette externalisation de la frontière britannique sur le sol français crée une situation paradoxale où la France gère, à ses frais, une pression migratoire principalement destinée à un autre pays.
Le refus des pays d'Europe de l'Est et la fracture continentale
Le groupe de Visegrád (Hongrie, Pologne, République tchèque, Slovaquie) s'est distingué par son refus catégorique d'accueillir des réfugiés. La Hongrie de Viktor Orbán, outre la construction de murs, a adopté une rhétorique de « protection de l'identité chrétienne de l'Europe ». La République tchèque a déclaré n'accepter que des Syriens chrétiens. La Pologne et la Slovénie ont invoqué la menace à leur « homogénéité nationale ».
Cette fracture entre l'Est et l'Ouest de l'Europe reflète des trajectoires historiques différentes. Les pays d'Europe de l'Est, longtemps isolés derrière le rideau de fer, n'ont pas connu les vagues d'immigration postcoloniale qui ont façonné les sociétés d'Europe occidentale. L'absence de tradition d'accueil de populations extra-européennes se conjugue avec la persistance de nationalismes fondés sur l'homogénéité ethnique et culturelle. La Cour de justice de l'Union européenne a toutefois rappelé, dans son arrêt du 6 septembre 2017, que la Hongrie, la Pologne et la République tchèque avaient manqué à leurs obligations en refusant le mécanisme de relocalisation d'urgence des réfugiés.
Le rôle des acteurs humanitaires et citoyens
Face aux carences étatiques, une mobilisation associative et citoyenne s'est organisée. À Calais, des associations comme L'Auberge des migrants, Salam ou La Vie active distribuent nourriture, vêtements et couvertures. La Croix-Rouge a joué un rôle essentiel dans le centre de Sangatte. L'association La Vie active a ouvert, avec l'agrément de l'État, le centre Jules Ferry en 2015, offrant douches, repas et hébergement aux femmes et enfants.
En mer, des ONG se sont substituées aux États défaillants. SOS Méditerranée, fondée en 2015 par le marin Klaus Vogel, a affrété l'Aquarius puis l'Ocean Viking pour des opérations de sauvetage en Méditerranée centrale. Médecins Sans Frontières, Sea-Watch, Proactiva Open Arms et ResQship ont également déployé des navires. Ces organisations opèrent dans les eaux internationales conformément au droit maritime international (CNUDM), qui impose l'obligation de secours aux naufragés et leur débarquement en « lieu sûr ».
Des initiatives citoyennes individuelles ont également marqué le débat. Des pilotes volontaires comme José Benavente et Benoît Micolon effectuent des survols pour repérer les embarcations en détresse au large des côtes libyennes. Le film Welcome de Philippe Lioret (2009) a sensibilisé l'opinion publique au sort des migrants kurdes irakiens à Calais.
Cependant, ces acteurs humanitaires font face à une hostilité croissante. Le navire C Star, affrété par le groupe identitaire Génération Identitaire et financé par crowdfunding, a tenté d'entraver les opérations de sauvetage des ONG en 2017. L'Italie a multiplié les obstacles administratifs à l'accostage des navires humanitaires. MSF a dû suspendre ses activités de sauvetage en 2017 à la suite de l'interdiction de présence de bâtiments étrangers dans les eaux libyennes.
Les enjeux démographiques et économiques de l'immigration
L'Union européenne, avec un indice synthétique de fécondité autour de 1,5 enfant par femme, se situe en dessous du seuil de renouvellement des générations (2,1). Selon les projections de Catherine Wihtol de Wenden, l'Europe aura besoin de 25 à 40 millions d'immigrés d'ici 2050 pour rééquilibrer le ratio entre actifs et non-actifs. L'immigration constitue déjà le premier moteur de la croissance démographique dans de nombreux pays européens.
De nombreux secteurs économiques fonctionnent grâce à une main-d'oeuvre immigrée, y compris irrégulière : bâtiment, restauration, nettoyage, agriculture (cueillette), aide aux personnes âgées. Le phénomène du care drain (immigration de soins) illustre ces interdépendances, des professionnels de santé roumains ou moldaves comblant les déserts médicaux français tout en créant un déficit dans leur pays d'origine. Le brain drain (exode des cerveaux) affecte particulièrement l'Afrique : 48,3 % des chercheurs subsahariens résident en Europe, et dix pays africains voient 40 % de leur main-d'oeuvre hautement qualifiée émigrer.
Ce paradoxe entre le besoin économique d'immigration et la fermeture politique des frontières constitue l'une des contradictions majeures des politiques migratoires européennes.
À retenir
- L'Allemagne d'Angela Merkel a accueilli près d'un million de réfugiés en 2015, répondant à la fois à un impératif humanitaire et à un besoin démographique.
- La France, verrou de l'Angleterre par les accords du Touquet (2003), oscille entre inhospitalité et consécration constitutionnelle du principe de fraternité.
- Le groupe de Visegrád (Hongrie, Pologne, République tchèque, Slovaquie) cristallise le refus d'accueil, révélant une fracture Est-Ouest en Europe.
- Les ONG de sauvetage en mer (SOS Méditerranée, Sea-Watch, MSF) se substituent aux États défaillants mais font face à une hostilité croissante.
- L'Europe aura besoin de 25 à 40 millions d'immigrés d'ici 2050 pour compenser son déclin démographique, en contradiction avec ses politiques de fermeture.