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Les routes migratoires vers l'Europe et la géopolitique des frontières

L'espace migratoire européen est traversé par trois corridors méditerranéens dont la géographie évolue en fonction des politiques de contrôle. La teichopolitique (construction de murs) et l'externalisation du contrôle (accord UE-Turquie) n'ont pas réduit les flux mais ont augmenté leur dangerosité, tandis que les migrations sont instrumentalisées comme levier géopolitique.

L'espace migratoire européen est structuré par des routes terrestres et maritimes dont la géographie évolue en fonction des politiques de contrôle, des conflits et des stratégies des passeurs. La compréhension de ces itinéraires révèle les rapports de force entre États, organisations criminelles et migrants.

Les corridors migratoires méditerranéens

Trois corridors principaux traversent la Méditerranée. La route de Méditerranée centrale, reliant la Libye et la Tunisie à l'Italie (Lampedusa, Sicile), a longtemps été la plus empruntée et la plus meurtrière. Les migrants, originaires d'Afrique subsaharienne et de la Corne de l'Afrique (Érythrée, Somalie, Soudan), transitent par le Sahara avant d'atteindre les côtes libyennes. La déstabilisation de la Libye après la chute de Kadhafi en 2011 a transformé ce pays en plaque tournante où les réseaux de passeurs, parfois liés à des groupes armés, prospèrent dans le chaos politique.

La route de Méditerranée orientale, passant par la Turquie vers les îles grecques de la mer Égée (Lesbos, Chios, Samos), a connu un pic spectaculaire en 2015 avec l'afflux de réfugiés syriens, afghans et irakiens. Plus de 850 000 personnes ont emprunté cette voie cette année-là. L'accord UE-Turquie de mars 2016 a considérablement réduit ces flux, en échange de 6 milliards d'euros et de la promesse de libéralisation des visas pour les ressortissants turcs.

La route de Méditerranée occidentale, passant par le détroit de Gibraltar ou depuis les côtes marocaines et algériennes vers l'Espagne, ainsi que la route atlantique vers les îles Canaries depuis le Sénégal ou la Mauritanie, connaissent des résurgences périodiques. L'épisode de Ceuta en mai 2021, au cours duquel environ 8 000 migrants sont entrés dans l'enclave espagnole en raison de la passivité délibérée des forces marocaines, illustre l'instrumentalisation géopolitique des flux migratoires par le Maroc dans le cadre d'un différend diplomatique avec l'Espagne.

La route des Balkans et les murs européens

La route des Balkans, empruntée depuis la Grèce à travers la Macédoine du Nord, la Serbie et la Hongrie vers l'Allemagne et l'Europe du Nord, est devenue un corridor majeur à l'été 2015. Face à cet afflux, plusieurs États ont érigé des barrières physiques. La Hongrie a construit un mur de barbelés à sa frontière avec la Serbie à l'été 2015, puis avec la Croatie. La Bulgarie a renforcé sa clôture à la frontière turque. La Grèce avait dès 2012 construit un mur en Thrace, le long de la rivière Evros, à la frontière turque.

Cette politique de « teichopolitique », selon le concept forgé par Stéphane Rosière, désigne l'édification de murs dans une logique de cloisonnement territorial. Le phénomène n'est pas propre à l'Europe : le mur entre les États-Unis et le Mexique, la barrière entre Israël et la Cisjordanie ou la clôture entre l'Inde et le Bangladesh relèvent de la même logique. En Europe, les murs de Ceuta et Melilla, enclaves espagnoles au Maroc, financés dès 2001 avec l'aide de l'Union européenne, sont emblématiques de cette approche. Les images de migrants escaladant ces grillages de six mètres de haut sont devenues le symbole de la « forteresse Europe ».

Pourtant, les études montrent que cette politique de dissuasion par les murs, menée depuis les années 1990, n'a pas réduit les flux migratoires globaux. Elle a déplacé les routes, augmenté la dangerosité des traversées et enrichi les réseaux de passeurs, sans diminuer la détermination des migrants.

L'économie criminelle des passeurs

Les réseaux de passeurs constituent un pan important de l'antimonde, concept développé par Roger Brunet pour désigner les espaces et activités qui fonctionnent en marge ou à l'encontre de l'ordre établi. Leur prolifération est proportionnelle au renforcement des contrôles frontaliers. Plus les frontières se ferment, plus le recours aux passeurs devient nécessaire et coûteux.

Les profils de passeurs sont très hétérogènes. À une extrémité, de simples pêcheurs propriétaires de barques (pateras à Gibraltar, canots pneumatiques en mer Égée) monnaient une traversée. À l'autre, des organisations criminelles structurées proposent des « packages » incluant transport, faux documents et hébergement sur des itinéraires de plusieurs milliers de kilomètres. Le coût d'un passage de l'Afrique subsaharienne vers l'Europe peut atteindre 3 000 à 10 000 euros, représentant souvent l'investissement de toute une famille.

Les passeurs n'hésitent pas à mettre en danger la vie des migrants. Des embarcations surchargées sont lancées en mer avec un carburant insuffisant, dans l'espoir qu'elles seront repérées par les missions de sauvetage. Certains organisent des noyades intentionnelles, comme au large du Yémen où des migrants somaliens et éthiopiens ont été contraints de se jeter à la mer. La lutte contre ces réseaux se heurte à l'impossibilité pour l'Union européenne d'intervenir dans les pays tiers sans mandat, la conduisant à privilégier la voie diplomatique et les accords de coopération.

L'accord UE-Turquie et l'externalisation du contrôle migratoire

L'accord UE-Turquie de mars 2016 constitue un tournant dans la gestion européenne des migrations. En échange de 6 milliards d'euros, de la promesse de libéralisation des visas et de la relance des négociations d'adhésion, la Turquie s'est engagée à empêcher les départs depuis ses côtes et à réadmettre les migrants ayant traversé vers la Grèce. Cet accord a effectivement réduit les traversées en mer Égée, mais il soulève des questions juridiques et éthiques majeures.

La Turquie, bien que signataire de la Convention de Genève, a émis une réserve géographique limitant l'octroi du statut de réfugié aux seuls Européens. Les Syriens présents en Turquie bénéficient d'un statut de « protection temporaire » qui ne leur confère pas les mêmes droits qu'une reconnaissance pleine du statut de réfugié. Cette situation, combinée aux conditions de vie dans les camps turcs, pousse de nombreux migrants à tenter malgré tout la traversée vers l'Europe.

Cette stratégie d'externalisation du contrôle migratoire se retrouve dans d'autres accords. Les partenariats avec la Libye, les accords de réadmission avec les pays du Maghreb et les programmes de coopération avec les pays d'Afrique subsaharienne participent de cette même logique consistant à repousser la frontière de l'Union européenne au-delà de ses limites géographiques.

Le bilan humain : la Méditerranée, cimetière migratoire

Le bilan humain des migrations en Méditerranée est considérable. Selon l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), plus de 20 000 personnes sont mortes en Méditerranée entre 2014 et 2020. Au premier semestre 2021, 1 146 personnes se sont noyées, soit plus du double de la même période en 2020 (513 morts). Ce doublement est directement lié au blocage des opérations de sauvetage. Entre 2000 et 2016, ce sont environ 30 000 naufragés qui ont péri.

Ces chiffres dépassent le seuil de 1 000 morts par an que les historiens retiennent pour qualifier un conflit armé. La Méditerranée est ainsi devenue, selon l'expression fréquemment employée, un « cimetière à ciel ouvert ». Face à cette situation, des ONG comme SOS Méditerranée (avec l'Aquarius puis l'Ocean Viking), Sea-Watch, Médecins Sans Frontières ou Proactiva Open Arms ont déployé des navires de sauvetage. Leur action est toutefois entravée par les restrictions imposées par certains États, notamment l'Italie qui a refusé à plusieurs reprises l'accostage de navires humanitaires.

À retenir

  • Trois corridors méditerranéens structurent les routes migratoires vers l'Europe : central (Libye-Italie), oriental (Turquie-Grèce) et occidental (Maroc-Espagne).
  • La politique des murs (teichopolitique) n'a pas réduit les flux migratoires mais a augmenté la dangerosité des traversées et enrichi les réseaux de passeurs.
  • L'accord UE-Turquie de 2016 illustre la stratégie d'externalisation du contrôle migratoire, soulevant des questions juridiques et éthiques.
  • Plus de 20 000 personnes sont mortes en Méditerranée entre 2014 et 2020 selon l'OIM.
  • Les migrations sont instrumentalisées comme levier géopolitique, comme l'a montré l'épisode de Ceuta en mai 2021.
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Références

  • Accord UE-Turquie, 18 mars 2016
  • S. Rosière, concept de teichopolitique, 2009
  • R. Brunet, concept d'antimonde, 1992
  • OIM, statistiques des décès en Méditerranée 2014-2021
  • CNUDM, Convention des Nations unies sur le droit de la mer, 1982
  • CEDH, 23 février 2012, Hirsi Jamaa c. Italie

Flashcards (7)

2/5 Combien de personnes sont mortes en Méditerranée entre 2014 et 2020 selon l'OIM ?
Plus de 20 000 personnes, un chiffre qui dépasse le seuil de 1 000 morts par an retenu par les historiens pour qualifier un conflit armé.

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QCM

Pourquoi l'épisode de Ceuta en mai 2021 est-il significatif sur le plan géopolitique ?

Quel est l'impact démontré de la politique des murs aux frontières européennes sur les flux migratoires ?

Quel événement a transformé la Libye en plaque tournante des migrations vers l'Europe ?

Quelle réserve la Turquie a-t-elle émise concernant la Convention de Genève ?

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