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La puissance navale et la militarisation des océans au XXIe siècle

La militarisation des océans reflète la hiérarchie des puissances mondiales, dominée par les États-Unis mais contestée par la montée spectaculaire de la marine chinoise. La compétition navale en Indo-Pacifique, alimentée par les programmes d'armement et les alliances stratégiques, fait des mers un espace central de la rivalité géopolitique contemporaine.

La maîtrise des mers a toujours été un attribut essentiel de la puissance. Le concept antique de thalassocratie, forgé par les Grecs pour décrire la domination maritime d'Athènes, conserve toute sa pertinence pour analyser les rapports de force contemporains. Les océans sont redevenus un espace de compétition militaire intense, marqué par une course aux armements navals sans précédent depuis la guerre froide.

Les fondements théoriques de la puissance navale

La réflexion stratégique sur la puissance maritime s'est structurée autour de deux penseurs majeurs. L'amiral américain Alfred Thayer Mahan, dans The Influence of Sea Power upon History (1890), soutient que la maîtrise des mers est la condition de la puissance mondiale, reposant sur une marine de guerre puissante, un réseau de bases navales et un commerce maritime florissant. Le Britannique Halford Mackinder, dans sa théorie du Heartland (1904), relativise au contraire l'importance de la puissance maritime face au contrôle de la masse continentale eurasiatique.

Ces deux traditions continuent d'irriguer les doctrines navales contemporaines. La stratégie américaine s'inscrit clairement dans la filiation de Mahan, tandis que la stratégie chinoise tente de concilier les deux approches en développant simultanément sa puissance navale (stratégie des "colliers de perles") et ses connexions terrestres (initiative "Ceinture et Route").

La suprématie navale américaine

Les États-Unis demeurent le thalassocrate incontesté du XXIe siècle. Leur marine (US Navy) est la plus puissante au monde, avec onze porte-avions à propulsion nucléaire de classe Nimitz et Ford, soit plus que toutes les autres marines réunies. La flotte américaine est organisée en flottes numérotées déployées sur l'ensemble des océans du globe.

Le pivot vers l'Asie-Pacifique ("Pivot to Asia"), annoncé en 2011 par l'administration Obama, a marqué un redéploiement stratégique majeur de la puissance navale américaine. L'objectif annoncé était de concentrer 60 % des capacités navales dans le Pacifique d'ici 2020, en réponse à la montée en puissance de la marine chinoise. Ce rééquilibrage s'est traduit par le renforcement des alliances régionales (Japon, Corée du Sud, Australie, Philippines) et le concept de liberté de navigation (Freedom of Navigation Operations, FONOPS) par lequel des navires de guerre américains traversent régulièrement les zones revendiquées par la Chine.

L'ascension de la marine chinoise

La marine de l'Armée populaire de libération (PLAN) connaît une croissance spectaculaire qui constitue le fait stratégique majeur du XXIe siècle en matière navale. Ce que François Gipouloux a qualifié de "basculement thalassocratique" de la Chine se traduit par un programme de construction navale sans précédent.

La Chine a acquis en 2012 son premier porte-avions, le Liaoning, racheté à l'Ukraine. Un second porte-avions, le Shandong, construit intégralement en Chine, a été livré en 2017, suivi du Fujian en 2022, équipé de catapultes électromagnétiques. Le porte-avions, selon l'expression d'Hervé Coutau-Bégarie, constitue le "meilleur des ambassadeurs", instrument par excellence de la diplomatie navale et de la projection de puissance.

La stratégie navale chinoise s'articule autour du concept de déni d'accès (Anti-Access/Area Denial, A2/AD), visant à interdire aux forces américaines l'accès aux mers de Chine en cas de conflit. Elle repose sur le déploiement de missiles balistiques anti-navires (le DF-21D, surnommé "tueur de porte-avions"), de sous-marins et de capacités spatiales et cyber.

Les marines européennes, entre tradition et contraintes budgétaires

Seules trois marines au monde disposent d'une capacité complète de projection de force mondiale : la marine américaine, la Royal Navy britannique et la Marine nationale française. La France et le Royaume-Uni sont les seules puissances européennes à opérer des porte-avions (le Charles de Gaulle pour la France, les Queen Elizabeth pour le Royaume-Uni) et des sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE), garantissant la composante océanique de la dissuasion nucléaire.

La Marine nationale française assure quatre fonctions stratégiques : la dissuasion (quatre SNLE en permanence, dont un en patrouille), la maîtrise des espaces maritimes, la projection de puissance et la protection-sauvegarde des ressortissants et des intérêts français. Elle s'appuie sur un réseau de points d'appui outre-mer (Djibouti, Abou Dhabi, Dakar, La Réunion, Nouméa, Papeete) qui lui confère une présence permanente sur tous les océans.

La course aux armements navals en Asie

L'Asie-Pacifique est le théâtre de la plus forte croissance des budgets navals mondiaux. Outre la Chine, plusieurs puissances régionales développent leurs capacités. Le Vietnam a acquis six sous-marins de classe Kilo auprès de la Russie, ainsi que des frégates et des avions de surveillance maritime, dans le but de consolider sa position face aux revendications chinoises en mer de Chine méridionale.

L'Inde développe une marine de haute mer avec le projet de trois porte-avions et renforce ses capacités sous-marines. Le Japon, contraint par sa constitution pacifiste, modernise ses forces d'autodéfense maritimes en transformant ses porte-hélicoptères de classe Izumo en porte-avions légers pouvant embarquer des F-35B. L'accord AUKUS de 2021 entre l'Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis, prévoyant le transfert de technologie de sous-marins à propulsion nucléaire à Canberra, illustre la dimension navale de la compétition stratégique dans l'Indo-Pacifique.

Les exercices multinationaux, instruments de la diplomatie navale

Les exercices militaires conjoints sont devenus un outil central de la diplomatie navale. En mai 2021, des forces françaises, japonaises et américaines ont mené pour la première fois des manoeuvres terrestres conjointes au Japon, simulant la reprise d'une île dans le Pacifique. Ces exercices, dénoncés par Pékin, témoignent de l'internationalisation de la compétition maritime en Indo-Pacifique et de l'élargissement des alliances face à la Chine.

À retenir

  • Les États-Unis restent la première puissance navale mondiale avec onze porte-avions nucléaires et une présence sur tous les océans.
  • La Chine connaît le plus rapide programme d'expansion navale au monde, avec désormais trois porte-avions et une stratégie de déni d'accès (A2/AD) en mer de Chine.
  • Seules trois marines (États-Unis, Royaume-Uni, France) disposent d'une capacité complète de projection de force mondiale.
  • La théorie de Mahan (la puissance passe par la maîtrise des mers) demeure le paradigme dominant de la stratégie navale contemporaine.
  • L'accord AUKUS (2021) marque un tournant dans la compétition navale en Indo-Pacifique en dotant l'Australie de sous-marins nucléaires.
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Références

  • Alfred T. Mahan, The Influence of Sea Power upon History, 1890
  • H. Coutau-Bégarie, Le meilleur des ambassadeurs, 2010
  • P. Royer, Géopolitique des mers et des océans, 2012
  • F. Gipouloux, La Méditerranée asiatique, 2009
  • A. Vigarié, La mer et la géostratégie des nations, 1995
  • Accord AUKUS, 15 septembre 2021
  • Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale, France, 2013

Flashcards (7)

3/5 Combien de porte-avions la Chine possède-t-elle et quels sont leurs noms ?
Trois : le Liaoning (racheté à l'Ukraine, 2012), le Shandong (construit en Chine, livré en 2017) et le Fujian (2022, équipé de catapultes électromagnétiques).

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QCM

Combien de porte-avions à propulsion nucléaire les États-Unis opèrent-ils ?

Comment s'appelle le premier porte-avions chinois, acquis en 2012 ?

Qu'est-ce que le 'pivot vers l'Asie' (Pivot to Asia) annoncé par les États-Unis en 2011 ?

Quel théoricien a développé l'idée que la maîtrise des mers est la condition de la puissance mondiale ?

Quelles sont les trois marines capables d'assurer une projection de force mondiale ?

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