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Salafisme et wahhabisme : les fondamentalismes sunnites entre quête de pureté et radicalisation

Cette fiche analyse les fondamentaux doctrinaux du salafisme et du wahhabisme, en distinguant les trois courants du salafisme contemporain (quiétiste, politique, djihadiste). Elle retrace la genèse historique de ces mouvements depuis Ibn Taymiyya jusqu'à leur diffusion internationale contemporaine, en soulignant le rôle central du pacte entre les Saoud et le mouvement wahhabite.

Le salafisme et le wahhabisme constituent deux expressions majeures du fondamentalisme sunnite. Leur compréhension est essentielle pour analyser les dynamiques de radicalisation qui traversent le monde musulman contemporain et leurs répercussions sur la scène internationale.

Les fondements doctrinaux du salafisme

Le terme salafisme dérive de l'arabe salaf (« ancêtre », « prédécesseur ») et désigne un mouvement qui revendique un retour à l'islam pratiqué par les premières générations de musulmans, considérées comme les plus proches de la Révélation divine. Les salaf al-salih (« pieux ancêtres ») regroupent les Compagnons du Prophète, leurs successeurs et la génération suivante, soit les trois premières générations de l'islam.

Le salafisme repose sur plusieurs principes doctrinaux fondamentaux. Le premier est le tawhid (unicité divine), compris de manière stricte comme excluant toute forme d'intercession ou de vénération des saints, pratiques jugées proches du polythéisme (shirk). Le deuxième est le rejet de toute innovation (bid'a) dans la pratique religieuse, c'est-à-dire de tout ajout postérieur aux trois premières générations. Le troisième est une lecture littéraliste des sources scripturaires (Coran et hadiths), excluant l'interprétation allégorique ou rationnelle.

La figure historique de référence du salafisme est Ibn Taymiyya (1263-1328), juriste et théologien hanbalite qui, au XIVe siècle, a prôné un retour aux sources scripturaires et rejeté les apports de la philosophie grecque, du soufisme et de la théologie spéculative (kalam). Confronté à l'invasion mongole, Ibn Taymiyya a formulé une doctrine selon laquelle des musulmans convertis pouvaient être combattus s'ils n'appliquaient pas la charia, posant ainsi les bases théoriques du takfir (excommunication d'un musulman jugé apostat). Cette doctrine sera abondamment reprise par les mouvements djihadistes contemporains.

Le wahhabisme : une application politique du salafisme

Le wahhabisme constitue la forme politiquement organisée du salafisme. Ce courant tire son nom de Mohamed ibn Abd al-Wahhab (1703-1792), prédicateur du Nejd (Arabie centrale) qui, s'inspirant d'Ibn Taymiyya, prêche un islam purifié de toute pratique qu'il juge idolâtre : culte des saints, visites de tombeaux, soufisme. En 1744, il conclut le pacte de Najd avec Mohamed ibn Saoud, fondateur de la dynastie saoudienne. Cet accord fondateur unit le pouvoir religieux et le pouvoir politique : le prédicateur légitime religieusement le pouvoir du prince, qui en retour impose la doctrine wahhabite sur les territoires conquis.

Cette alliance se concrétise politiquement au XXe siècle lorsque Abdul Aziz ibn Saoud reconquiert Riad en 1902 et fonde le royaume d'Arabie saoudite, officiellement reconnu en 1932. Le wahhabisme devient la doctrine religieuse officielle de l'État saoudien. Le boom pétrolier des années 1970 fournit au royaume des moyens financiers considérables pour exporter cette doctrine à l'échelle mondiale, à travers le financement de mosquées, de madrasas (écoles coraniques), de centres culturels islamiques et de chaînes de télévision religieuses. La Ligue islamique mondiale, créée en 1962, et l'Organisation de la coopération islamique (OCI) servent de relais institutionnels à cette diffusion.

Les trois courants du salafisme contemporain

Le salafisme contemporain n'est pas monolithique. Les spécialistes, notamment Quintan Wiktorowicz (Anatomy of the Salafi Movement, 2006), distinguent trois courants principaux.

Le salafisme quiétiste (ou piétiste) est le courant majoritaire. Ses adeptes se concentrent sur la purification de la foi et des pratiques religieuses individuelles, refusant toute implication politique directe. Ils considèrent que l'obéissance au dirigeant en place est un devoir religieux, même si celui-ci est injuste, tant qu'il ne commande pas explicitement de désobéir à Dieu. Ce courant est dominant en Arabie saoudite parmi les oulémas officiels.

Le salafisme politique (ou activiste) cherche à influencer la société et l'État par des moyens politiques légaux. Il s'est manifesté notamment lors des élections post-Printemps arabes : en Égypte, le parti salafiste al-Nour a obtenu environ 25 % des voix aux élections législatives de 2011-2012, se positionnant comme la deuxième force politique derrière les Frères musulmans. Ce résultat témoigne de l'ancrage social d'un courant longtemps cantonné au domaine caritatif et éducatif.

Le salafisme djihadiste constitue la frange la plus radicale. Il prône le recours à la violence armée pour instaurer un État islamique et combat à la fois les régimes musulmans jugés apostats et les puissances occidentales considérées comme des ennemis de l'islam. Ce courant est analysé dans la fiche consacrée au djihadisme.

La diffusion internationale du salafisme

La guerre d'Afghanistan (1979-1989) constitue un moment charnière dans l'internationalisation du salafisme. Le soutien apporté par l'Arabie saoudite, le Pakistan et les États-Unis aux moudjahidines afghans contre l'Union soviétique favorise la convergence de combattants venus du monde entier, créant les conditions d'émergence d'un salafisme transnational et militarisé. Le « Bureau des services » créé à Peshawar par Abdullah Azzam sert de centre de recrutement et de formation idéologique.

En Europe, le salafisme s'implante à partir des années 1990, notamment dans les quartiers populaires marqués par la précarité sociale et le sentiment de marginalisation. Les réseaux sociaux et internet accélèrent considérablement cette diffusion à partir des années 2000, permettant une propagande ciblée et un processus d'autoradicalisation. En France, le salafisme est présent dans un nombre croissant de mosquées et de lieux de prière, même s'il reste minoritaire parmi les musulmans français. Le rapport de la commission d'enquête sénatoriale de 2020 sur la radicalisation islamiste a mis en lumière l'ampleur de cette influence.

Salafisme, wahhabisme et géopolitique

La relation entre le wahhabisme saoudien et le salafisme djihadiste est ambiguë. Si le wahhabisme officiel condamne le terrorisme et réserve au souverain légitime le monopole de la décision de mener le djihad, la doctrine wahhabite partage avec le salafisme djihadiste un socle commun : lecture littéraliste, rejet de l'innovation, pratique du takfir. Cette ambiguïté a été soulignée par de nombreux analystes, dont Gilles Kepel (Terreur et martyre, 2008) et Madawi al-Rasheed (A History of Saudi Arabia, 2010).

Depuis 2017, le prince héritier Mohammed ben Salmane a engagé une politique de modernisation sociale (autorisation de conduire pour les femmes, ouverture de cinémas, limitation des pouvoirs de la police religieuse) tout en maintenant un contrôle strict sur l'expression politique et religieuse. Cette évolution interroge sur la pérennité du pacte fondateur entre la monarchie saoudienne et l'establishment wahhabite.

À retenir

  • Le salafisme prône un retour à l'islam des trois premières générations (les salaf al-salih) par une lecture littéraliste des sources religieuses.
  • Le wahhabisme est la forme politiquement organisée du salafisme, née du pacte de 1744 entre Mohamed ibn Abd al-Wahhab et la famille des Saoud.
  • Le salafisme contemporain se divise en trois courants : quiétiste (majoritaire), politique et djihadiste.
  • La diffusion internationale du salafisme a été favorisée par les revenus pétroliers saoudiens, la guerre d'Afghanistan et les réseaux sociaux.
  • La figure d'Ibn Taymiyya (XIVe siècle) et sa doctrine du takfir constituent la référence historique commune à toutes les branches du salafisme.
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Références

  • Ibn Taymiyya (1263-1328), juriste hanbalite
  • Pacte de Najd, 1744
  • Quintan Wiktorowicz, Anatomy of the Salafi Movement, 2006
  • Gilles Kepel, Terreur et martyre, 2008
  • Madawi al-Rasheed, A History of Saudi Arabia, 2010
  • Pierre Blanc et Jean-Paul Chagnollaud, Atlas du Moyen-Orient, 2016
  • Rapport de la commission d'enquête sénatoriale sur la radicalisation islamiste, 2020

Flashcards (6)

4/5 Qu'est-ce que le takfir et pourquoi ce concept est-il central dans le salafisme radical ?
Le takfir est l'excommunication d'un musulman jugé apostat. Théorisé par Ibn Taymiyya au XIVe siècle, il permet aux salafistes djihadistes de légitimer la violence contre d'autres musulmans qu'ils considèrent comme de mauvais croyants, et pas seulement contre des non-musulmans.

5 flashcard(s) supplémentaire(s)

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QCM

Comment le wahhabisme saoudien officiel se distingue-t-il du salafisme djihadiste sur la question du djihad ?

Parmi ces propositions, laquelle caractérise correctement le salafisme quiétiste ?

Quel événement géopolitique a constitué un tournant majeur dans l'internationalisation du salafisme ?

Quelle figure historique du XIVe siècle constitue la référence intellectuelle majeure du salafisme ?

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