Politiques de réindustrialisation et reconversion des territoires : stratégies et outils
Les politiques de réindustrialisation articulent des dispositifs défensifs (conventions de revitalisation, contrats de site) et offensifs (pôles de compétitivité, CIR, plans de reconquête industrielle). Le rapport Gallois de 2012 et la crise du COVID-19 ont relancé l'interventionnisme étatique, tandis que la reconversion des friches et la patrimonialisation industrielle participent à la reconstruction des territoires.
Face aux défis posés par la mutation du système productif, les pouvoirs publics ont déployé un arsenal de politiques visant à accompagner la reconversion des territoires touchés et à stimuler la compétitivité industrielle nationale. Ces dispositifs oscillent entre logique défensive (soutien aux bassins en difficulté) et logique offensive (innovation, montée en gamme).
Les dispositifs publics de soutien à la compétitivité
La prise de conscience de la fragilité industrielle s'est traduite par une succession de mesures. En 2002, les conventions de revitalisation ont permis de soutenir les bassins frappés par des restructurations, en obligeant les entreprises de plus de 1 000 salariés à contribuer au reclassement des territoires affectés par leurs fermetures. En 2003, le CIADT (devenu CIEDT) a créé les contrats de site, associant l'État, les collectivités territoriales et les acteurs économiques locaux dans une démarche partenariale.
L'outil le plus emblématique reste les pôles de compétitivité, créés en 2005. Combinant entreprises, laboratoires de recherche et centres de formation sur un territoire donné, ils visent à renforcer les synergies entre acteurs de l'innovation. Soixante-et-onze pôles ont été labellisés en métropole, dont sept à vocation mondiale bénéficiant d'un soutien renforcé de l'État. Les résultats sont cependant mitigés : si la mise en réseau a profité aux entreprises partenaires, la dispersion des moyens entre trop de pôles a nui à leur lisibilité internationale. Certains ont perdu leur label, d'autres ont été créés.
Le Crédit Impôt Recherche (CIR), réformé en 2007, constitue la première source de financement public de la R&D privée, avec 20 000 entreprises bénéficiaires en 2011. Son efficacité a fait l'objet de débats nourris, la Cour des comptes soulignant en 2013 un coût élevé (5,8 milliards d'euros) pour des effets de levier parfois contestés, notamment au profit de grandes entreprises qui auraient investi de toute façon.
Le tournant du rapport Gallois et le « choc de compétitivité »
Le rapport remis par Louis Gallois au Premier ministre en novembre 2012 a constitué un tournant dans la politique industrielle française. Intitulé Pacte pour la compétitivité de l'industrie française, il préconisait un transfert de 30 milliards d'euros de charges sociales patronales vers la fiscalité (CSG et TVA), un effort massif de formation et d'apprentissage, et un soutien renforcé aux ETI (Entreprises de taille intermédiaire), considérées comme le maillon faible du tissu industriel français par rapport au Mittelstand allemand.
Ce rapport a débouché sur le CICE (Crédit d'impôt pour la compétitivité et l'emploi), transformé en 2019 en baisse pérenne de charges, et sur le Pacte de responsabilité de 2014 prévoyant des allègements fiscaux supplémentaires. En parallèle, le « choc de simplification » lancé en 2013 visait à réduire la charge administrative pesant sur les entreprises, avec la création d'un Conseil de simplification en 2014.
Les plans de reconquête industrielle et l'industrie du futur
En 2013, le ministère du Redressement productif a lancé 34 plans de reconquête industrielle ciblant des marchés à forte croissance : Big Data, objets connectés, cybersécurité, batteries, services sans contact. Ces plans, rebaptisés et rationalisés sous le quinquennat suivant dans le cadre de l'Alliance pour l'Industrie du Futur, visent à accompagner la transition numérique de l'industrie française vers l'industrie 4.0 : robotisation, Internet des objets, intelligence artificielle appliquée à la production.
En 2018, le programme Territoires d'industrie a constitué une approche plus territorialisée, associant les collectivités et les EPCI (établissements publics de coopération intercommunale) pour identifier et répondre aux besoins concrets des bassins industriels. Un fonds pour l'innovation et l'industrie doté de 10 milliards d'euros a accompagné cette initiative.
La crise du COVID-19 en 2020 a accéléré la prise de conscience des enjeux de souveraineté économique et de résilience des chaînes d'approvisionnement. Les plans de soutien à l'automobile (200 millions d'euros) et à l'aéronautique (1,5 milliard pour l'innovation, 800 millions pour la modernisation) traduisent un retour assumé de l'interventionnisme étatique. Le plan France 2030, lancé en 2021 avec une enveloppe de 30 milliards d'euros (portée à 54 milliards), cible la décarbonation, les semi-conducteurs, les batteries, l'hydrogène et la santé.
La reconversion des friches industrielles, entre urgence et patrimonialisation
Le traitement des friches industrielles constitue un enjeu majeur d'aménagement du territoire. Le sociologue Michel Grossetti (1998) a identifié trois phases dans le processus de reconversion. La phase d'incrédulité voit la société locale refuser d'accepter la fermeture définitive de l'usine, espérant une reprise qui ne vient pas. La phase de deuil correspond à la prise de conscience et se traduit souvent par un changement politique local ; au niveau spatial, des destructions parfois brutales visent à effacer les symboles d'un échec. Enfin, la phase d'action raisonnée permet des choix de reconversion réfléchis à plusieurs échelles.
La reconversion peut prendre des formes variées : remplacement industriel (une usine par une autre), diversification des activités, ou redéveloppement territorial à l'échelle d'une vallée ou d'un bassin. La vallée de l'Arve, proche de la Suisse, illustre une reconversion réussie : l'héritage horloger a permis l'implantation de l'entreprise de domotique Somfy, tandis que Besançon est devenu pôle européen des microtechniques après la crise de l'horlogerie, grâce notamment à l'adaptation de la formation professionnelle.
La patrimonialisation des sites industriels constitue une dimension croissante de la reconversion. Longtemps négligé au profit du patrimoine religieux ou aristocratique, le patrimoine industriel suscite un intérêt croissant depuis les années 1980. La saline royale d'Arc-et-Senans (classée UNESCO en 1982) a ouvert la voie, suivie par le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais (classé en 2012) dont tout un paysage évolutif est désormais protégé. Cette évolution traduit un élargissement progressif de la notion de patrimoine, du bâtiment emblématique à l'ensemble paysager.
À retenir
- Les pôles de compétitivité (2005) constituent l'outil phare de la politique industrielle territoriale, mais leur dispersion excessive a limité leur impact international.
- Le rapport Gallois (2012) a relancé le volontarisme étatique avec le CICE, le Pacte de responsabilité et le choc de simplification.
- La crise du COVID-19 a accéléré le retour de l'État stratège industriel, avec le plan France 2030 ciblant la souveraineté technologique.
- La reconversion des friches suit trois phases identifiées par Grossetti : incrédulité, deuil, action raisonnée.
- La patrimonialisation industrielle (Arc-et-Senans, bassin minier du Nord-Pas-de-Calais classé UNESCO en 2012) participe de la reconstruction identitaire des territoires désindustrialisés.