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La désindustrialisation française : un processus complexe entre déclin apparent et mutations profondes

La désindustrialisation française est un phénomène complexe : si le recul de l'emploi industriel est réel, il masque une transformation profonde des modes de production vers un modèle post-fordiste à haute valeur ajoutée. Pierre Veltz parle d'hyperindustrialisation plutôt que de désindustrialisation, l'industrie contemporaine se caractérisant par une osmose entre fabrication, services et innovation.

La notion de désindustrialisation alimente le débat public depuis les années 1970-1980, mais sa réalité est bien plus nuancée que ne le suggèrent les annonces médiatiques de fermetures d'usines. L'analyse de ce phénomène suppose de distinguer entre la réduction des effectifs industriels, la transformation des modes de production et la recomposition territoriale des activités économiques.

Un recul quantitatif indéniable de l'emploi industriel

La France a connu une contraction massive de sa main-d'œuvre industrielle : alors que l'industrie occupait près de 40 % de la population active au milieu des années 1970, cette proportion est tombée à environ 25 % au début des années 2010, pour ne plus représenter qu'un actif sur huit aujourd'hui. Ce recul s'inscrit dans un mouvement commun à l'ensemble des pays développés, conformément à la loi des trois secteurs formulée par Colin Clark puis reprise par Jean Fourastié. Les chocs pétroliers de 1973 et 1978 ont agi comme des accélérateurs, précipitant la crise de secteurs entiers : charbonnage, sidérurgie, textile, métallurgie.

Cependant, ce recul statistique masque en partie un effet de reclassification. L'externalisation de fonctions autrefois intégrées aux firmes industrielles (nettoyage, gardiennage, comptabilité, logistique) a transféré des emplois vers le secteur tertiaire sans que la réalité productive change fondamentalement. De même, le recours croissant au travail intérimaire, comptabilisé dans les services, accentue artificiellement le déclin apparent de l'emploi industriel. Le rapport Gallois de 2012 a souligné cette distorsion statistique tout en alertant sur la perte réelle de compétitivité.

La tertiarisation, faux-semblant de la désindustrialisation

Le processus de tertiarisation de l'économie ne signifie pas la disparition de l'industrie mais sa transformation profonde. Comme l'a montré Pierre Veltz dans La Société hyper-industrielle (2017), l'industrie contemporaine se caractérise par une osmose systémique entre fabrication matérielle, contenus informationnels et services. La production d'un bien manufacturé mobilise aujourd'hui davantage de recherche et développement, de design, de marketing et de services après-vente que de travail manuel proprement dit.

Cette évolution correspond au passage d'un modèle taylorien-fordiste, fondé sur la production de masse standardisée et l'emploi ouvrier peu qualifié, à un modèle post-fordiste valorisant la flexibilité, l'innovation et la qualification. Entre 1982 et 2009, la part des ingénieurs et cadres dans les effectifs industriels est passée de 3 à 8 %. L'industrie technicienne (aéronautique, pharmacie, électronique professionnelle, informatique) repose désormais sur des compétences de haut niveau, tandis que seules les industries déqualifiées (textile notamment) subissent un véritable déclin.

Les délocalisations, un facteur parmi d'autres

Les délocalisations constituent la manifestation la plus visible et la plus médiatisée de la désindustrialisation. Le groupe Renault, par exemple, ne produit plus que 20 % de ses véhicules sur le sol français. Toutefois, les études économiques, notamment celles de Lionel Fontagné et Patrick Artus (rapport du CAE de 2013), ont montré que les délocalisations n'expliquent qu'une fraction minoritaire des pertes d'emplois industriels, l'essentiel provenant des gains de productivité et de la transformation structurelle de l'économie.

La Division internationale du processus productif (DIPP) a remplacé l'ancienne Division internationale du travail. La production d'un Airbus mobilise des composants fabriqués dans plusieurs pays, assemblés en Europe et commercialisés à l'échelle mondiale. Cette fragmentation des chaînes de valeur rend obsolète l'opposition binaire entre pays industrialisés et pays désindustrialisés.

À retenir

  • La désindustrialisation française se traduit par une baisse massive de l'emploi industriel (de 40 % à environ 12 % de la population active en quatre décennies), mais ce recul est en partie un artefact statistique lié à l'externalisation et à l'intérim.
  • La tertiarisation de l'économie ne signifie pas la fin de l'industrie mais sa mutation vers une production à plus forte valeur ajoutée, intégrant davantage de services et de « matière grise ».
  • Les délocalisations, bien que médiatiquement saillantes, n'expliquent qu'une part limitée de la désindustrialisation, les gains de productivité et la transformation structurelle étant les facteurs dominants.
  • Pierre Veltz propose le concept d'hyperindustrialisation pour décrire cette mutation, estimant qu'on ne peut parler de désindustrialisation mais d'un « monde hyper-industriel ».
  • Le rapport Gallois de 2012 a constitué un tournant en alertant sur la perte de compétitivité et en relançant le volontarisme étatique en matière industrielle.
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Références

  • Rapport Gallois sur la compétitivité de l'industrie, 2012
  • Pierre Veltz, La Société hyper-industrielle, Seuil, 2017
  • Laurent Carroué, La France, les mutations des systèmes productifs, A. Colin, 2013
  • Colin Clark, The Conditions of Economic Progress, 1940
  • Jean Fourastié, Les Trente Glorieuses, 1979
  • François Bost, Le territoire français : la désindustrialisation et les délocalisations, 2011
  • Patrick Artus et Lionel Fontagné, rapport du CAE sur la désindustrialisation, 2013

Flashcards (6)

2/5 Comment a évolué la part des ingénieurs et cadres dans les effectifs industriels entre 1982 et 2009 ?
Elle est passée de 3 % à 8 % des effectifs, illustrant l'intellectualisation croissante du processus industriel.

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QCM

Le concept d'hyperindustrialisation développé par Pierre Veltz signifie que :

Le rapport Gallois de 2012 a principalement alerté sur :

Quel facteur explique principalement la baisse statistique de l'emploi industriel en France ?

Quelle est la loi économique qui décrit le passage progressif d'une économie agricole à industrielle puis tertiaire ?

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