Mémoire et symbolique des révolutions françaises
Les révolutions françaises ont produit une symbolique, une rhétorique et une mémoire transmises d'un mouvement à l'autre. Du drapeau tricolore au tableau de Delacroix, du Panthéon aux barricades, cette culture révolutionnaire constitue une grammaire politique commune réactivée lors de chaque crise. La mémoire reste cependant conflictuelle, comme le montrent les débats historiographiques et le cas vendéen.
Les révolutions françaises ne se réduisent pas à des événements politiques : elles produisent une symbolique, une rhétorique et une mémoire qui se transmettent d'un mouvement à l'autre, constituant ce que l'on peut appeler une culture révolutionnaire française. Cette mémoire vive, sans cesse réactivée, fait de chaque nouvelle contestation une réinterprétation du passé révolutionnaire.
L'historiographie de la Révolution française : une histoire politique
L'écriture de l'histoire de la Révolution française commence dès 1789, portée par des acteurs qui ont conscience de détruire le passé et éprouvent le besoin de réécrire l'histoire de France. Comme le disait Mirabeau, la Révolution est l'occasion de "recommencer l'histoire des hommes".
Deux lectures antagonistes structurent cette historiographie. La lecture positive est portée par des auteurs comme Adolphe Mignet (1824), Adolphe Thiers (1823-1828) et Jules Michelet (1847-1853), dont la plume romantique donne à la Révolution sa dimension épique. La lecture critique est incarnée par Karl Marx (1843), qui voit dans la Révolution une révolution bourgeoise, puis par les historiens contre-révolutionnaires.
Au XXe siècle, l'historiographie se politise davantage. Jean Jaurès, dans son Histoire socialiste de la Révolution française (1901), fait des socialistes les continuateurs de la Révolution. L'école marxiste (Mathiez, Lefebvre, Soboul, Vovelle) développe une histoire économique et sociale de la "Grande Révolution". Cette lecture est déconstruite par François Furet, qui relie la Terreur au Goulag dans Penser la Révolution française (1978), opérant un retour à l'histoire politique. Plus récemment, le "tournant culturel" renouvelle les approches en s'intéressant aux représentations, aux mentalités, au genre et aux familles pendant la Révolution, à travers les travaux de Lynn Hunt (1995), Timothy Tackett (1997) ou Hervé Leuwers (2018).
À l'extrême droite, le rejet de la Révolution reste constant, de Léon Daudet (1939) au Livre noir de la Révolution française (2008). Le gaullisme, en revanche, intègre la Révolution dans le récit national, ce qui montre que l'héritage révolutionnaire traverse les clivages partisans.
La symbolique révolutionnaire : une grammaire politique commune
La Révolution française a créé un répertoire symbolique qui se transmet et se réinvente à chaque crise. La fête révolutionnaire, rêvée par Rousseau comme un moment de frugalité où les spectateurs se donnent en spectacle, devient un instrument d'enseignement patriotique et civique. La transformation de l'église Sainte-Geneviève en Panthéon symbolise la substitution du culte des grands hommes à la foi religieuse. Le calendrier républicain, remplaçant les saints et fêtes catholiques par la célébration de la nature, illustre la volonté de rupture avec l'ordre chrétien, même si cette innovation ne résistera pas à l'épreuve du temps, contrairement au découpage en départements qui perdure.
Le drapeau tricolore, adopté le 21 octobre 1790 puis réaffirmé en 1848 par Lamartine face aux partisans du drapeau rouge, incarne la continuité révolutionnaire. L'appellation de "citoyens" et "citoyennes" revient à chaque insurrection, de 1830 à 1848, en passant par la Commune. La devise "Liberté, Égalité, Fraternité", complétée en 1848 par l'ajout de la fraternité, porte en elle des tensions internes que Louis Blanc a mises en lumière : sans égalité, la liberté mène à la domination des forts sur les faibles ; sans fraternité, l'égalité ne peut se maintenir.
La Liberté guidant le peuple : une icône transmise de révolution en révolution
Le tableau d'Eugène Delacroix, La Liberté guidant le peuple (1830), constitue un cas exemplaire de transmission iconographique. En rupture avec la peinture militaire traditionnelle qui reléguait les combats à l'arrière-plan, Delacroix immerge le spectateur au cœur de l'action. La Liberté, femme musclée, pieds nus, coiffée du bonnet phrygien, brandit le drapeau tricolore. Son réalisme cru (victimes ensanglantées, pilosité de la figure allégorique) rompt avec le style classique.
Ce tableau devient un modèle iconographique réactivé lors de chaque crise. Le 13 mai 1968, la photographie de Jean-Pierre Rey montrant une jeune femme brandissant le drapeau nord-vietnamien sur les épaules d'un manifestant reproduit consciemment la composition de Delacroix. Au XXIe siècle, les photographes continuent de rechercher dans chaque manifestation la figure qui rappelle l'icône de 1830. C'est la construction photographique qui donne à lire l'acte révolutionnaire à travers le filtre d'une mémoire visuelle partagée.
Le mouvement des gilets jaunes réactive à son tour cette mémoire visuelle en empruntant le bonnet phrygien et la cocarde tricolore, mais aussi la rhétorique des affiches de mai 1968 ("BFMTV ne pas avaler", détournant le style des affiches de l'Atelier populaire des Beaux-Arts).
Mémoire officielle et contre-mémoire : le cas vendéen
La construction mémorielle n'est pas unanime. La Vendée constitue une "région mémoire" étudiée par l'historien Jean-Clément Martin. Les survivants de la guerre de Vendée (1793-1796) posent des croix et des arceaux, tandis que les générations suivantes transmettent une histoire orale en opposition à l'histoire écrite des républicains vainqueurs. Avec la Restauration, des lieux de mémoire sont élevés en souvenir des généraux Charette et Cathelineau, mais la Monarchie de Juillet les détruit. Les Vendéens répondent par une collecte de témoignages, souvent dirigée par les curés, qui se poursuit jusqu'au XXe siècle.
Lors du bicentenaire de l'insurrection vendéenne en 1993, le Souvenir vendéen demande la reconnaissance du "génocide vendéen" et l'effacement sur l'Arc de Triomphe des noms des généraux responsables de la répression. Cette revendication mémorielle illustre le caractère conflictuel de la mémoire révolutionnaire.
Commémorer l'incommémorable
Dans un article publié dans la revue Débat en 1983, Mona Ozouf s'interroge sur les paradoxes de la commémoration révolutionnaire. Comment célébrer un événement qui mêle émancipation et massacres ? L'historienne et philosophe distingue les vocations opposées de l'histoire (qui critique) et de la mémoire (qui glorifie). Pour elle, "la Révolution française comporte l'incommémorable". Cependant, en 1989, après le bicentenaire, elle constate que ce qui a rassemblé les Français est le sens universel de la Révolution et le principe d'égalité de 1789 comme socle d'une société alors profondément inégalitaire.
La tension entre mémoire et histoire renvoie au concept de "régime d'historicité" développé par François Hartog (2003) : chaque époque entretient un rapport spécifique au passé, au présent et à l'avenir, qui conditionne la manière dont elle relit et instrumentalise les révolutions.
La Révolution comme matrice universelle
La portée de la Révolution française dépasse les frontières nationales. Ses acteurs avaient la volonté, à l'instar de la Déclaration des droits, de lui donner une portée "pour tous les peuples, tous les pays". Cette ambition universaliste a nourri les révolutions européennes du XIXe siècle, les mouvements de décolonisation du XXe siècle, et jusqu'au "printemps arabe" de 2011, qui a réactivé le souvenir du "printemps des peuples" de 1848.
Comme le résumait Tocqueville, si la Révolution recommence c'est qu'elle est "toujours la même". Et comme le rappelait Condorcet, l'adjectif "révolutionnaire" désigne désormais tout ce qui est conforme à l'idéal de transformation politique. La Révolution est devenue tradition, horizon permanent du politique, ce qui constitue peut-être son legs le plus paradoxal.
À retenir
- L'historiographie de la Révolution française est elle-même un champ politique, structuré par l'opposition entre lectures positive (Michelet, Jaurès, école marxiste) et critique (Furet, extrême droite).
- La symbolique révolutionnaire (drapeau tricolore, bonnet phrygien, Panthéon, appellation de "citoyens", devise républicaine) constitue une grammaire politique transmise de révolution en révolution.
- Le tableau de Delacroix, La Liberté guidant le peuple (1830), est devenu un modèle iconographique réactivé lors de chaque crise, de mai 1968 aux gilets jaunes.
- La mémoire des révolutions est conflictuelle, comme le montre le cas vendéen, et pose la question de la commémoration de l'"incommémorable" (Mona Ozouf).
- La Révolution française possède une portée universelle qui en fait un modèle pour les révolutions mondiales, du printemps des peuples de 1848 au printemps arabe de 2011.