Mémoire collective : fondements philosophiques et sociologiques
La notion de mémoire collective, forgée par Maurice Halbwachs, trouve ses racines dans la pensée antique où la mémoire passe du sacré au politique. Halbwachs démontre que tout souvenir est socialement construit, thèse prolongée et critiquée par Marc Bloch, René Bastide, Joël Candau et Paul Ricœur.
La notion de mémoire collective constitue un concept central des sciences sociales dont l'élaboration traverse les siècles, depuis les réflexions antiques sur la nature du souvenir jusqu'aux théorisations contemporaines. Comprendre ses fondements suppose de remonter aux origines philosophiques de la réflexion sur la mémoire, puis d'examiner la rupture opérée par la sociologie au XXe siècle.
La mémoire dans la pensée antique : du divin au politique
Dans la Grèce archaïque, la mémoire n'est pas une faculté humaine mais une puissance divine. Mnémosyne, déesse de la mémoire et mère des neuf Muses, incarne une puissance religieuse et mythique indissociable de la vérité (M. Detienne, 1990). La muse Clio, fille de Mnémosyne, préside à l'histoire, ce qui fait symboliquement de l'histoire la fille de la mémoire. Cette conception sacrale se transforme avec l'avènement de la cité et de la pensée rationnelle.
Platon (428-348 a.è.) conçoit la mémoire comme un instrument de l'âme permettant d'accéder aux Idées éternelles par le processus de l'anamnèse, c'est-à-dire la réminiscence des vérités contemplées avant l'incarnation. Aristote (384-322 a.è.) rompt avec cette vision en affirmant que « la mémoire est du passé », ancrant ainsi la mémoire dans la temporalité et la détachant de toute dimension métaphysique (C. Baroin, 2010).
À Rome, la mémoire perd son caractère divin pour devenir un outil politique et civique. Cicéron en fait une caractéristique de l'âme, de nature divine certes, mais surtout un instrument au service de la vie publique. L'orateur romain défend en 43 a.è. la solution politique de l'oubli, s'inspirant de l'amnistie athénienne de 403 a.è., pour proposer un oubli volontaire et collectif des discordes civiles après l'assassinat de César. La pratique romaine de la damnatio memoriae, qui consiste à effacer les traces monumentales et épigraphiques des personnages jugés indignes, illustre cette dimension politique de la mémoire. Les arts de la mémoire développés par les orateurs romains, qui associent souvenirs et lieux physiques, préfigurent la notion contemporaine de « lieu de mémoire ».
John Locke, Nietzsche et Bergson : mémoire, identité et oubli
La philosophie moderne renouvelle profondément la réflexion sur la mémoire. En 1690, John Locke démontre dans son Essai sur l'entendement humain que c'est par la mémoire, et donc par un rapport au passé, que se construisent les identités individuelles. Cette thèse fait de la continuité mémorielle le fondement de la conscience de soi.
Friedrich Nietzsche prend le contre-pied de cette analyse dans sa Seconde Considération intempestive (1874) en soutenant que c'est l'oubli qui fonde la liberté des individus et leur permet de vivre dans le présent. Il approfondit cette réflexion dans La Généalogie de la morale (1887) en reliant oubli, mémoire et morale. Henri Bergson, dans Matière et mémoire (1896), explore quant à lui les rapports entre l'âme et le corps à travers la distinction entre mémoire-habitude et mémoire-souvenir, ouvrant la voie à une compréhension de la mémoire comme durée vécue.
Parallèlement, Théodule Ribot inaugure en 1881 l'étude scientifique de la mémoire avec La Mémoire et ses maladies, empruntant à la biologie évolutionniste l'idée que la mémoire relève davantage du corps que de la psyché. Cette approche naturaliste trouvera un prolongement avec l'identification de la maladie d'Alzheimer en 1907 et, plus tard, avec les travaux du neurobiologiste Eric Kandel, prix Nobel 2000, sur la plasticité neuronale.
Maurice Halbwachs : l'invention du concept de mémoire collective
Maurice Halbwachs (1877-1945) opère une révolution conceptuelle en démontrant que toute mémoire, même apparemment individuelle, est socialement construite. Dans Les Cadres sociaux de la mémoire (1925), il élabore une théorie de psychologie collective selon laquelle seule la mémoire du groupe permet à chaque individu de se souvenir. La capacité d'évoquer son passé ne tient qu'au fait qu'il soit suggéré par autrui.
La mémoire se construit dans trois cadres fondamentaux : la famille, les classes sociales et la société dans son ensemble. Ces institutions génèrent des représentations qui modèlent les souvenirs individuels. Dans son Esquisse d'une psychologie des classes sociales (1938), Halbwachs montre que la mémoire des paysans se construit autour de l'attachement à la terre, au village, à la religion traditionnelle et aux lieux de sociabilité (église, cimetière, place, mairie, lavoir, café), tandis que la vie urbaine, plus intense, produit une mémoire collective plus riche et diversifiée.
Un apport fondamental de Halbwachs est l'idée que les mémoires ne sont pas fixes : elles se construisent et reconstruisent dans le présent. Lorsqu'une mémoire est répétée par les membres d'un groupe et perpétuée dans ses formes initiales, elle devient tradition. Dans La Mémoire collective (publication posthume, 1950), il distingue la mémoire collective, qui repose sur le souvenir partagé, de la mémoire historique, qui repose sur l'oubli et la reconstruction savante.
Critiques et prolongements : de Marc Bloch à Joël Candau
Marc Bloch formule trois critiques importantes à l'encontre de la thèse de Halbwachs : l'absence d'analyse du passage de la mémoire individuelle à la mémoire collective (la question de la transmission), la négligence des erreurs de la mémoire collective fondée sur des commémorations parfois « légendaires », et l'oubli de la coutume et de la mémoire juridique.
René Bastide (1970) propose la théorie du bricolage mémoriel : la mémoire collective se construirait à partir des matériaux disponibles, souvenirs ou représentations récupérées à partir de référents sociaux. Ce processus éclaire la construction des mémoires dans les sociétés coloniales, où la domination impose un rapprochement entre groupes aux mémoires divergentes.
L'anthropologue Joël Candau (Anthropologie de la mémoire, 1996 ; Mémoire et Identité, 1998) conteste l'existence même d'une mémoire collective au sens strict. Pour lui, il n'existe de faculté de mémoire qu'individuelle, et ce que l'on nomme mémoire collective n'est qu'une mémoire partagée résultant d'interrelations entre mémoires individuelles. Il identifie le langage comme la spécificité de la mémoire humaine, la différenciant de la mémoire animale.
Paul Ricœur (La Mémoire, l'Histoire, l'Oubli, 2000) tente de dépasser cette opposition en faisant de la transition entre mémoire individuelle et mémoire collective l'une des liaisons entre la mémoire et l'histoire, dans un processus où la temporalité structure à la fois le souvenir et l'oubli.
À retenir
- La mémoire passe d'une puissance divine dans la Grèce archaïque (Mnémosyne) à un outil politique à Rome (damnatio memoriae, amnistie), préfigurant les usages contemporains.
- Maurice Halbwachs fonde le concept de mémoire collective en démontrant que tout souvenir individuel est socialement construit dans les cadres de la famille, de la classe sociale et de la société.
- La mémoire collective se reconstruit en permanence dans le présent et ne doit pas être confondue avec une reproduction fidèle du passé.
- Joël Candau conteste l'existence d'une mémoire collective autonome et lui préfère la notion de mémoire partagée, synthèse de mémoires individuelles.
- Paul Ricœur articule mémoire individuelle, mémoire collective et histoire en faisant de la temporalité le principe structurant du souvenir et de l'oubli.