AdmisConcours

Mai 1968 et les gilets jaunes : mutations de la contestation aux XXe et XXIe siècles

Les contestations des XXe et XXIe siècles (mai 1968, gilets jaunes) se distinguent des révolutions du XIXe par l'absence de renversement de régime. Elles traduisent des mutations sociales profondes au sein de démocraties consolidées, tout en puisant dans la symbolique révolutionnaire héritée de 1789, et posent la question de l'épuisement démocratique.

Les mouvements de contestation des XXe et XXIe siècles en France se distinguent profondément des révolutions du XIXe siècle. Si ces dernières visaient le renversement de régimes politiques, les crises contemporaines relèvent davantage de mutations sociales profondes au sein de régimes démocratiques consolidés. Comme l'écrivait Simone Weil, "on pense aujourd'hui à la révolution, non comme une solution des problèmes posés par l'actualité, mais comme à un miracle dispensant de résoudre les problèmes".

Mai 1968 : la crise multiforme d'une société en mutation

Contrairement aux révolutions précédentes, les événements de mai 1968 ne trouvent pas leur origine dans une crise économique. La France baigne encore dans la prospérité des Trente Glorieuses. L'historien Jean-François Sirinelli qualifie mai 1968 de "simulacre d'une révolution mimée", davantage "amplifiée par le son que par le sang".

La crise naît d'une transformation démographique profonde : l'arrivée massive des baby-boomers dans les universités et sur le marché du travail. La jeunesse devient un acteur politique à part entière. Ce phénomène n'est pas proprement français : il touche aussi les États-Unis (mouvement des droits civiques, contestation de la guerre du Vietnam), l'Allemagne, l'Italie et le Japon. La spécificité française tient à l'intensité de la crise et à la combinaison en seulement vingt jours d'une triple dimension : universitaire, sociale et politique.

Le mouvement s'ouvre le 22 mars 1968 à la faculté de Nanterre, où des étudiants occupent la salle du conseil après l'arrestation de camarades lors d'une manifestation de soutien au Vietnam. Le doyen Pierre Grappin voit en Nanterre le "point de départ d'un nouveau calendrier". Les revendications sont multiples : liberté sexuelle en résidence universitaire, critique du système universitaire, soutien aux mouvements internationaux. Le transfert du conflit à la Sorbonne début mai accélère la crise. Le 6 mai, 15 000 personnes manifestent et 481 blessés sont dénombrés. La "nuit des barricades" des 10 et 11 mai constitue le moment le plus violent.

La crise étudiante se double rapidement d'une crise sociale : des millions de salariés se mettent en grève, faisant de mai 1968 le plus grand mouvement de grève de l'histoire française. Les accords de Grenelle (25-27 mai), négociés entre le gouvernement, le patronat et les syndicats, prévoient une hausse de 35 % du SMIG et une augmentation générale des salaires de 10 %. Parallèlement, la dimension politique atteint son paroxysme avec l'interrogation sur la survie de la Ve République.

Le dénouement est cependant rapide. Le 30 mai 1968, une manifestation unanimiste de soutien au général de Gaulle rassemble des centaines de milliers de personnes place de la Concorde. L'Assemblée nationale est dissoute et les élections législatives des 23 et 30 juin consacrent un rassemblement massif autour du gaullisme. Le paradoxe de mai 1968 réside dans le contraste entre l'intensité de l'onde de choc et l'absence de transformation politique immédiate. La démocratie a absorbé les secousses sans jamais être véritablement en péril.

L'héritage de mai 1968 est cependant considérable dans la transformation des mœurs et des mentalités : libéralisation des rapports entre hommes et femmes, remise en cause de l'autorité hiérarchique traditionnelle, affirmation de la jeunesse comme catégorie politique, modernisation de l'université et des relations de travail. La loi Faure de novembre 1968 réforme profondément l'enseignement supérieur en instaurant l'autonomie et la participation.

Le mouvement des gilets jaunes (2018-2019) : fractures sociales et territoriales

Le mouvement des gilets jaunes, initié le 17 novembre 2018 avec 300 000 manifestants sur les ronds-points, routes et péages de France, illustre une forme inédite de contestation sociale au XXIe siècle. Son déclencheur immédiat est la hausse programmée de la taxe sur les carburants, mais ses racines sont plus profondes.

Les fractures territoriales constituent le terreau du mouvement. La concentration du patrimoine, des revenus, de l'emploi et de la formation dans les métropoles engendre un sentiment de déclassement chez les populations des zones périurbaines et rurales. L'économiste Laurent Davezies souligne que ces inégalités sont en partie corrigées par le système de protection sociale et la répartition des emplois publics, mais les tensions entre partisans du "tout métropolitain" et défenseurs d'un aménagement déconcentré persistent.

Les philosophes Pierre Dardot et le sociologue Christian Laval observent que "les gilets jaunes ont réussi ce que trente ans de luttes sociales n'ont pas réussi à faire : mettre au centre du débat la question de la justice sociale". Le sociologue Alexis Spire éclaire le paradoxe fiscal au cœur du mouvement : "contre toute attente, ce sont les ménages bénéficiaires des politiques sociales qui se montrent les plus critiques à l'égard des prélèvements".

La composition sociologique du mouvement diffère des révolutions passées. Pierre Rosanvallon parle d'une "société des petits" constituée d'un salariat modeste, de petites classes moyennes, d'autoentrepreneurs, de petits commerçants et artisans. Ce n'est pas un mouvement ouvrier classique mais un mouvement de "petits-moyens", selon l'expression d'Isabelle Coutant. Sa structure ressemble néanmoins à celle des sans-culottes, en plus féminin, d'après l'historien Michel Vovelle.

Le mouvement emprunte une symbolique révolutionnaire héritée de l'histoire française : bonnet phrygien, cocarde tricolore, allégorie de la Liberté de Delacroix, rhétorique des affiches de mai 1968. L'occupation des ronds-points constitue cependant une innovation dans les formes de mobilisation, rappelant l'occupation des ZAD.

La violence qui accompagne le mouvement soulève des questions profondes. D'un côté, les dégradations lors de l'acte III (1er décembre 2018), notamment autour de l'Arc de Triomphe. De l'autre, les blessures graves causées par les armes de la police (LBD, grenades de désencerclement), documentées par les médias et les réseaux sociaux. Le sociologue Laurent Mucchielli rappelle que la violence "n'est pas une catégorie d'analyse, ni un ensemble homogène de comportements. C'est une catégorie morale".

La réponse institutionnelle passe par le grand débat national (15 janvier au 8 avril 2019), forme inédite de consultation populaire, et par des mesures économiques annoncées par le président Macron le 10 décembre 2018 (revalorisation du SMIC, annulation de la hausse de la CSG pour certains retraités, défiscalisation des heures supplémentaires).

Ce que révèlent les contestations contemporaines

L'historien Quentin Deluermoz voit dans les gilets jaunes le signal d'un "épuisement physique et psychologique qui est aussi la trace de notre épuisement démocratique". Le mouvement révèle le vide politique laissé par le recul des luttes syndicales et partisanes, tout en montrant qu'une repolitisation est possible.

Les événements de mai 1968 comme le mouvement des gilets jaunes posent la même question, formulée différemment par Machiavel : "le peuple ne désire plus n'être ni commandé ni opprimé par les grands, tandis que les grands désirent commander et opprimer le peuple". Cependant, contrairement aux révolutions du XIXe siècle, ces crises ne débouchent pas sur un renversement de régime. La démocratie représentative absorbe les chocs, parfois au prix de mutations profondes (évolution des mœurs après 1968, grand débat national après les gilets jaunes), mais elle résiste.

Comme le souligne Claude Lévi-Strauss, "pour que l'homme contemporain puisse pleinement jouer son rôle d'agent historique, il doit croire au mythe de la Révolution française". La mémoire révolutionnaire reste un moteur de la mobilisation politique en France, même lorsque la révolution elle-même n'est plus à l'ordre du jour.

À retenir

  • Mai 1968 est une crise multiforme (universitaire, sociale, politique) qui ne débouche pas sur une révolution mais transforme profondément les mœurs et les mentalités de la société française.
  • Le mouvement des gilets jaunes (2018-2019) révèle les fractures sociales et territoriales de la France contemporaine et illustre l'émergence de nouvelles formes de contestation (ronds-points, réseaux sociaux).
  • Les crises des XXe et XXIe siècles se distinguent des révolutions du XIXe par l'absence de renversement de régime : la démocratie absorbe les secousses.
  • La symbolique de la Révolution française (bonnet phrygien, cocarde, barricades) reste un référent commun mobilisé par les acteurs de chaque mouvement de contestation.
  • La question de la violence politique, de sa légitimité et de sa réponse par l'État demeure au cœur de chaque crise.
Partager

Références

  • Accords de Grenelle, 25-27 mai 1968
  • Loi Faure du 12 novembre 1968 sur l'orientation de l'enseignement supérieur
  • Sirinelli Jean-François, Mai 68. L'événement Janus, 2008
  • Simone Weil, Oppression et liberté, 1955
  • Claude Lévi-Strauss, La Pensée sauvage, 1962
  • Machiavel, Le Prince, 1532
  • Confavreux Joseph (dir.), Le fond de l'air est jaune, 2019
  • Zancarini-Fournel Michelle, Les luttes et les rêves, 2016
  • Emmanuel Macron, Révolution. Réconcilier la France, 2017
  • Pierre Rosanvallon, Le Parlement des invisibles, 2014

Flashcards (6)

2/5 Comment le mouvement des gilets jaunes se résout-il institutionnellement ?
Par des mesures économiques annoncées le 10 décembre 2018 (revalorisation du SMIC, annulation de la hausse de CSG, défiscalisation des heures supplémentaires) et par l'ouverture du grand débat national (15 janvier au 8 avril 2019), forme inédite de consultation populaire.

5 flashcard(s) supplémentaire(s)

Créer un compte gratuit

QCM

Où commence la crise universitaire de mai 1968 ?

Quel est le déclencheur immédiat du mouvement des gilets jaunes en novembre 2018 ?

Quel événement met fin à la crise politique de mai 1968 ?

Selon l'historien Quentin Deluermoz, que révèle le mouvement des gilets jaunes ?

Testez vos connaissances

Évaluez votre maîtrise de Culture générale avec nos QCM interactifs.

Faire le QCM Culture générale

Fiches connexes

Histoire et jalons de la révolution numérique : de la Pascaline à la 5G

La révolution numérique s'inscrit dans une histoire longue, de la Pascaline de Pascal (1642) aux réseaux 5G. Les étapes clés incluent l'invention de l'ENIAC (1946), la création d'ARPANET et des protocoles TCP/IP (1973-1983), le World Wide Web au CERN (1990), puis l'émergence du Web 2.0 et du smartphone. Cette chronologie illustre l'accélération exponentielle des innovations et la concentration du pouvoir technologique.

Les politiques de lutte contre la fracture numérique et le rôle de l'éducation

La lutte contre la fracture numérique mobilise acteurs publics, privés et associatifs. La logique d'équipement s'est avérée insuffisante sans transformation pédagogique. L'éducation au numérique constitue l'enjeu central, avec la création de la spécialité NSI au lycée et les humanités numériques, mais l'implication des GAFAM pose des questions de souveraineté. Le tissu associatif et les dispositifs comme les Maisons France Services apportent un accompagnement de proximité.

Les facteurs sociaux et générationnels de l'exclusion numérique

La fracture numérique ne se réduit pas à un clivage riches/pauvres : l'enquête Inéduc montre que les familles populaires sont aussi équipées que les aisées, la différence portant sur les usages et la socialisation parentale. La dimension générationnelle et la dématérialisation des services publics créent des formes spécifiques d'exclusion touchant les personnes âgées, les migrants et les personnes handicapées, tandis qu'émerge un phénomène de déconnexion volontaire.

Partager :

Cette fiche vous a été utile ?

Créez un compte gratuit pour accéder aux QCM complets, suivre votre progression et recevoir les notes de préparation.