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Les lieux de mémoire : de Pierre Nora à la mondialisation mémorielle

Pierre Nora forge le concept de « lieu de mémoire » pour déconstruire le récit national, mais son entreprise renforce la dynamique commémorative. L'émergence des groupes mémoriels, le présentisme analysé par Hartog et la mondialisation du concept transforment les rapports entre mémoire, identité et politique.

Le concept de « lieu de mémoire », forgé par Pierre Nora dans les années 1980, est devenu un outil fondamental pour penser les rapports entre mémoire, identité et politique. Son succès international, parfois au-delà des intentions de son auteur, révèle les enjeux contemporains de la construction mémorielle à l'échelle nationale, européenne et mondiale.

Pierre Nora et l'invention des « lieux de mémoire »

En 1978, Pierre Nora publie un article fondateur sur la « mémoire collective » dans La Nouvelle histoire, encyclopédie dirigée par Jacques Le Goff, Roger Chartier et Jacques Revel. Cette contribution marque l'irruption de la mémoire comme objet d'histoire à part entière, dans un contexte d'affirmation des identités locales (publication du Cheval d'orgueil de Pierre-Jakez Hélias en 1975) et de réveil de la mémoire des victimes juives du génocide.

Nora définit le lieu de mémoire comme une « unité significative d'ordre matériel ou idéel dont la volonté des hommes ou le travail du temps a fait un élément symbolique d'une quelconque communauté ». Il ne s'agit pas seulement de monuments ou de sites géographiques : les monuments aux morts, les statues, le front de mer, la Marseillaise, le Tableau de la géographie de la France de Paul Vidal de la Blache (1903) ou encore le coq gaulois sont autant de lieux de mémoire.

L'entreprise des Lieux de mémoire (1984-1992), organisée en trois volumes (La République, La Nation, Les France), visait initialement à déconstruire l'histoire de France d'Ernest Lavisse, qui présentait la République comme « la nation accomplie d'une France définitivement réalisée ». Nora souhaitait adopter une distance critique face à une histoire nationale unitaire et téléologique, forger un outil pour « dissoudre le commémoratif ». Or, paradoxalement, son travail a surtout renforcé la dynamique commémorative. Nora a lui-même reconnu que « ses » Lieux de mémoire lui avaient « échappé ».

Pour qu'un lieu devienne lieu de mémoire, il faut qu'il soit regardé et caractérisé comme tel par un discours ou des actes. Comme le rappelle Catherine Baroin à propos de la Rome antique, « le lieu n'existe pas sans la parole des hommes qui lui donne un sens ». Ce principe était déjà illustré par Cicéron qui faisait dire à Pison qu'« il y a dans les lieux un pouvoir de rappel si grand que c'est d'eux, non sans raison, qu'on a tiré l'art de la mémoire ».

L'émergence des groupes mémoriels et la mémoire nationale

L'analyse de Nora s'inscrit dans un contexte de transformation profonde du paysage mémoriel français. L'érosion de la mémoire vécue par la collectivité et transmise par l'école a provoqué l'irruption de groupes mémoriels revendiquant leur propre histoire. Les mémoires des ouvriers, des femmes, des Juifs, des immigrés, des Corses, des Bretons ou des paysans (avec la disparition du monde rural) apparaissent comme un moyen pour ces minorités d'affirmer leur identité face à une mémoire collective qui les avait oubliées.

Chaque « collectivité-mémoire » ne peut revivre qu'à travers son histoire et non plus seulement à partir d'une mémoire existant dans le présent. La mémoire des femmes s'inscrit ainsi « à l'envers » de l'histoire nationale longtemps écrite par les hommes, tandis que la mémoire juive met en cause la France depuis son antisémitisme médiéval et chrétien jusqu'à Vichy. Ces groupes attendent une reconnaissance, une justice rendue et leur part dans le récit de l'histoire nationale.

Cette dynamique a conduit à la multiplication des commémorations nationales au-delà des dates traditionnelles du 14 juillet et du 11 novembre. Le calendrier mémoriel français s'est enrichi de journées spécifiques :

  • 27 janvier : journée de la mémoire des génocides et de la prévention des crimes contre l'humanité
  • 10 mai : journée de la mémoire de la traite, de l'esclavage et de leur abolition
  • 16 juillet : journée de commémoration des persécutions racistes et antisémites
  • 25 septembre : journée d'hommage aux harkis

Régimes d'historicité et présentisme

Le concept de régime d'historicité, proposé par François Hartog (Régimes d'historicité, 2003), permet de comprendre les transformations du rapport collectif au temps. Hartog distingue trois régimes. Le régime ancien tire l'intelligibilité du passé, qui sert de modèle au présent. Le régime moderne, orienté vers le futur, conçoit l'histoire comme un processus porté par l'idée de progrès. Le présentisme contemporain se caractérise par l'omniprésence du présent, où « mémoire, patrimoine, commémoration, identité » instaurent un « tête-à-tête entre passé et présent » tandis que le futur semble fermé.

Cette grille de lecture éclaire le succès des politiques mémorielles contemporaines. Dans un régime présentiste, la mémoire peut éclipser l'histoire car elle accompagne les expériences du présent. Hannah Arendt parlait de « brèches » dans le temps pour désigner ces moments où l'articulation entre passé, présent et futur se rompt. Le présentisme explique également pourquoi la commémoration devient immédiate : les attentats du 11 septembre 2001 donnent lieu à un Patriot Day dès 2002, avec l'installation d'un « mémorial de la lumière » rappelant les tours jumelles du World Trade Center.

La mondialisation des lieux de mémoire

Nora considérait initialement que les lieux de mémoire exprimaient une « exception française » non exportable. Il a dû réviser cette position face au succès international du concept. L'Allemagne, à travers les travaux de Reinhart Koselleck sur les monuments aux morts, puis l'Italie, l'Espagne, la Russie, l'Algérie et le Québec se sont approprié la démarche.

Étienne François et Thomas Serrier, dans Europa, notre histoire (2017), analysent la construction des mémoires collectives européennes à partir d'une vaste enquête transnationale, posant la question de l'existence d'une mémoire historique européenne capable de dépasser les divergences nationales. Le Parlement européen avait commandé dès 2013 une étude sur « La mémoire historique européenne : politiques, défis et perspectives ».

Olivier Lazzarotti (Des lieux pour mémoire, 2012) propose le concept de « mémoire-Monde » pour analyser des lieux mondialisés comme Shanghai, qui ne sont pas des espaces locaux mais des pôles de la mondialisation où « les mémoires localisent ce que le tourisme mondialise ». Le tourisme et la mémoire apparaissent comme les deux versants d'un même phénomène de construction mémorielle, tantôt renforçant les identités nationales, tantôt participant d'une uniformisation culturelle.

Tourisme mémoriel et tourisme morbide

La mémoire se trouve de plus en plus associée à la morbidité à travers le tourisme des territoires associés à la mort. Trois formes se distinguent. Le tourisme de mémoire est lié aux recueillements et commémorations, développé par les anciens combattants dans les années 1980-2000 pour conserver le souvenir des deux guerres mondiales. Le tourisme d'histoire concerne les visites à vocation pédagogique dans les musées et nécropoles. Le tourisme morbide, apparu dans les années 1990, relève davantage de l'attraction vers des sites ayant pour thème central la mort, comme le Centre de la mémoire d'Oradour-sur-Glane (642 civils assassinés par les SS le 10 juin 1944), les randonnées en Afghanistan en 2001 ou les visites sur les lieux du tsunami de Fukushima en 2011 (C. Laurent, D. Messaoudi, 2017).

Mémoire et sport : le « roman national » renouvelé

La mémoire sportive occupe une place croissante dans la construction de la mémoire nationale (C. Bromberger, 1998). La victoire de la France lors de la Coupe du monde de football en 1998 inscrit dans la mémoire collective l'image d'une équipe « Black, Blanc, Beurre » qui semble réconcilier la nation. Vingt ans plus tard, la victoire de 2018 réactive ce même registre mémoriel. Ces évènements sportifs illustrent la difficulté contemporaine à distinguer une célébration civique et nationale d'une fête populaire, d'autant que les médias et les réseaux sociaux relaient l'évènement instantanément.

À retenir

  • Un lieu de mémoire est une unité matérielle ou idéelle devenue symbole d'une communauté ; il n'existe que par le discours ou les actes qui lui donnent sens.
  • L'entreprise des Lieux de mémoire de Pierre Nora visait à déconstruire le récit national lavissien, mais a paradoxalement renforcé la dynamique commémorative.
  • Le présentisme (Hartog) explique l'omniprésence contemporaine de la mémoire et sa tendance à éclipser l'histoire.
  • La multiplication des groupes mémoriels (femmes, Juifs, immigrés, harkis) a enrichi et fragmenté la mémoire nationale.
  • Le concept de lieu de mémoire, initialement « français », s'est mondialisé et rencontre aujourd'hui la problématique du tourisme mémoriel.
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Références

  • Nora Pierre, Les lieux de mémoire, 3 tomes, 1984-1992
  • Nora Pierre, Mémoire collective, in La Nouvelle Histoire, 1978
  • Hartog François, Régimes d'historicité, 2003
  • Lazzarotti Olivier, Des lieux pour mémoire, 2012
  • François Étienne et Serrier Thomas, Europa, notre histoire, 2017
  • Bromberger Christian, Football, la bagatelle la plus sérieuse du monde, 1998
  • Hélias Pierre-Jakez, Le Cheval d'orgueil, 1975
  • Vidal de la Blache Paul, Tableau de la géographie de la France, 1903
  • Arendt Hannah, La Crise de la culture, 1961
  • Laurent Céline, Messaoudi Dalila, Mémoire et morbidité, 2017

Flashcards (6)

2/5 Citez quatre dates commémoratives ajoutées au calendrier mémoriel français.
27 janvier (mémoire des génocides), 10 mai (traite et esclavage), 16 juillet (persécutions racistes et antisémites), 25 septembre (hommage aux harkis).

5 flashcard(s) supplémentaire(s)

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QCM

Quel historien allemand a manifesté un intérêt particulier pour les lieux de mémoire à travers ses travaux sur les monuments aux morts ?

Le Centre de la mémoire d'Oradour-sur-Glane est un exemple de :

Le « présentisme » selon François Hartog désigne :

Quel était l'objectif initial de Pierre Nora en publiant Les lieux de mémoire ?

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