L'École, l'Armée et la républicanisation de la Nation française
L'enracinement des représentations nationales s'est opéré par des vecteurs institutionnels puissants : l'Armée (service militaire obligatoire en 1889), l'École républicaine (lois Ferry, 1881-1882) et l'enseignement de l'histoire et de la géographie nationales. Ferdinand Buisson, les "hussards noirs de la République" et des manuels emblématiques comme Le Tour de la France par deux enfants ont contribué à forger une culture civique commune.
La diffusion des représentations nationales dans la population française ne s'est pas faite spontanément. Elle a nécessité des vecteurs institutionnels puissants, au premier rang desquels l'École et l'Armée, qui ont permis l'enracinement d'une culture civique commune et la républicanisation progressive des Français.
L'unification administrative comme préalable
Avant de pouvoir construire un sentiment national partagé, il fallait unifier un territoire marqué par une extrême diversité linguistique, culturelle et administrative. Les patois différaient d'une région à l'autre, les poids et mesures variaient, les traditions et modes de vie étaient profondément différenciés. L'oeuvre administrative révolutionnaire puis impériale y répond par la création des départements (1790), l'instauration du système métrique (1795) et la mise en place des préfets par Napoléon (loi du 28 pluviôse an VIII, 1800). L'ordonnance de Villers-Cotterêts (1539) avait déjà imposé l'usage du français dans les actes officiels, mais c'est la Révolution puis la République qui en font un instrument d'unification nationale.
L'Armée et le service militaire, creuset de la Nation
La participation à l'armée constitue l'une des premières expériences concrètes de la Nation pour les Français. La garde nationale révolutionnaire, puis les guerres napoléoniennes, forgent la figure du citoyen-soldat. Le service militaire, rendu obligatoire sous la IIIe République par la loi du 15 juillet 1889, devient un creuset où se rencontrent des hommes de toutes les régions et de toutes les conditions sociales. Il favorise le patriotisme et l'apprentissage d'une langue commune.
Cependant, cette expérience n'est pas exempte de contradictions. Avant l'obligation universelle, les bons numéros tirés au sort ou la fortune permettaient d'être exempté, révélant les inégalités sociales. La caserne devient aussi, comme l'analyse Michel Foucault dans Surveiller et punir (1975), un lieu d'enfermement et de disciplinarisation des corps. Les guerres napoléoniennes font émerger la figure du soldat Chauvin, paysan des campagnes dont l'exaltation patriotique donne naissance au terme "chauvinisme". Aurélien Lignereux (2008) a montré comment les résistances à la gendarmerie dans les campagnes françaises entre 1800 et 1859 témoignent d'une France rebelle à l'encadrement étatique.
Les "hussards noirs de la République" et l'école de la Nation
L'École constitue le vecteur le plus puissant de la républicanisation des Français. Les lois Ferry de 1881-1882 instaurent l'école primaire gratuite, laïque et obligatoire. Les personnels religieux sont progressivement remplacés par des instituteurs laïcs, que Charles Péguy surnomme les "hussards noirs de la République" dans L'Argent (1913) : jeunes instituteurs en blouses noires, tels les soldats napoléoniens mais défendant la République.
Mona Ozouf a consacré une partie de son oeuvre à ces figures. Dans Composition française. Retour sur une enfance bretonne (2010), elle évoque le couple d'instituteurs formé par ses parents et la tension entre la "petite patrie" (sa Bretagne natale) et la "grande patrie" (la France). Elle souligne la coexistence parfois conflictuelle de trois cellules d'apprentissage : la famille, l'Église et l'École. Son père communiste incarne l'image de l'instituteur républicain tout en dissociant instruction et conviction personnelle.
L'école républicaine transmet une éthique civique fondée sur la fraternité et le solidarisme de Charles Renouvier (1815-1903), promus par la pédagogie de Ferdinand Buisson en 1882. Buisson justifie dans son Nouveau dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire (1911) l'enseignement politique à l'école primaire : il s'agit de familiariser les enfants avec les principes de 1789, les droits de l'homme, la souveraineté du peuple et la devise républicaine, tout en se gardant de la "politique militante et quotidienne".
Le Tour de la France par deux enfants et l'appropriation du territoire
Le manuel de G. Bruno (pseudonyme d'Augustine Fouillée), Le Tour de la France par deux enfants (1877), constitue un exemple remarquable d'instrument pédagogique au service de la Nation. Reprenant le parcours en colimaçon de Michelet, il raconte l'histoire d'André et Julien, deux orphelins lorrains qui passent clandestinement la frontière allemande à l'automne 1871. Le dernier mot de leur père mourant est "la France". Ce manuel est lu dans les familles autant par les enfants que par les adultes, fonctionnant à la fois comme un livre de géographie, un précis de morale, un guide de sciences naturelles et un livre d'initiation à la loi française.
Paul Vidal de la Blache prolonge cette tradition dans son Tableau de la géographie de la France (1903), reprenant la personnification micheletienne : "la France est une personne, un être géographique". Les cartes murales qui accompagnent cet enseignement deviennent des représentations du territoire indissociables de l'idée de Nation. Cette place accordée à la géographie nationale constitue une spécificité française : comme le souligne Christian Grataloup (2017), il n'existe aucune mention de la géographie du Royaume-Uni dans les programmes britanniques, alors qu'en France, aucun concours de la fonction publique comportant une épreuve de géographie ne peut échapper à la France.
L'évolution de l'enseignement de l'histoire nationale
L'enseignement de l'histoire a connu des transformations profondes qui reflètent l'évolution du rapport de la Nation à son passé. Victor Duruy, ministre de l'Instruction publique de Napoléon III, rend l'enseignement de l'histoire obligatoire dans les écoles primaires en 1867 et introduit l'histoire contemporaine en classe de philosophie en 1863. Sous la IIIe République, les programmes adoptent une étude "concentrique" et chronologique de l'histoire nationale.
La méthode évolue après 1945 vers un enseignement "par l'aspect", une "méthode active, intuitive et déductive" fondée sur les documents authentiques. Les années 1968-1972 voient une réduction des heures d'histoire-géographie et l'intégration de l'histoire dans les "disciplines d'éveil" en 1969, suscitant la protestation des professeurs. Michel Debré propose un projet de loi qualifiant l'histoire de "mémoire d'un peuple" conférant à la nation son identité, mais ce projet n'aboutit pas. À partir des années 1990-2000, l'enseignement intègre les débats sur la pluralité des interprétations du passé, et la mémoire devient un objet de l'histoire enseignée.
À retenir
- L'Armée et le service militaire obligatoire (1889) ont constitué un creuset national où se rencontraient des hommes de toutes origines régionales et sociales.
- Les lois Ferry (1881-1882) fondent l'école primaire gratuite, laïque et obligatoire, principal vecteur de la républicanisation des Français.
- Ferdinand Buisson théorise l'enseignement civique à l'école comme apprentissage des principes républicains, distinct de la politique partisane.
- Le Tour de la France par deux enfants (1877) et le Tableau de Vidal de la Blache (1903) contribuent à l'appropriation du territoire national.
- L'enseignement de l'histoire a évolué d'un récit national chronologique vers une approche critique intégrant la pluralité des mémoires.