Le politique et les régimes politiques : des origines antiques aux classifications modernes
Cette fiche présente les fondements du fait politique (commandement, distinction public/privé, ami/ennemi) et les grandes typologies antiques des régimes (Hérodote, Platon, Aristote, Polybe). Elle examine les remèdes à la dégénérescence des régimes (régime mixte, dictature romaine) et la notion de légitimité fondée sur le Bien commun.
L'irréductibilité du fait politique
Le politique précède l'État et constitue la condition même de toute organisation collective. Aristote, dans son œuvre fondatrice, qualifie l'homme de zoon politikon, signifiant par là que l'être humain ne peut se concevoir en dehors de la vie en société. Cette affirmation, souvent mal comprise comme un simple constat sociologique, porte en réalité une charge ontologique considérable : l'isolement humain est une fiction, non un état de nature. Ce n'est qu'avec les théoriciens du contrat social, Thomas Hobbes dans le Léviathan (1651), John Locke dans le Second Traité du gouvernement civil (1690) et Jean-Jacques Rousseau dans Du contrat social (1762), que l'on imaginera un état prépolitique dont les hommes sortiraient volontairement.
Le mot politique dérive du grec polis (la cité), qui engendre aussi politeia, terme à double signification. D'une part, il désigne l'organisation institutionnelle de la cité, ce que l'on nomme aujourd'hui la constitution au sens aristotélicien. D'autre part, il renvoie à la vie politique concrète, aux luttes et aux délibérations. Les Romains ont traduit politeia par res publica (chose publique), avec toutefois un glissement sémantique vers l'idée d'un État libre, gouverné dans l'intérêt commun.
Trois présupposés structurent le fait politique. Le premier est le couple commandement et obéissance : sans cette relation asymétrique, aucune décision ne peut produire d'effet. Le deuxième oppose la sphère publique et la sphère privée. Si tout est privé, aucun corps politique ne peut exister ; si tout est public, on bascule dans le totalitarisme, même si les régimes totalitaires n'ont jamais réussi à abolir totalement l'autonomie individuelle, comme l'a montré Hannah Arendt dans Les Origines du totalitarisme (1951). Le troisième présupposé, théorisé par Carl Schmitt dans La Notion de politique (1932), est la distinction entre l'ami et l'ennemi. Cette distinction, souvent critiquée comme belliciste, exprime simplement le constat que la cohésion d'un groupe se renforce face à une menace existentielle. L'ennemi n'est pas défini moralement mais politiquement : c'est celui qui met en péril l'existence même du groupe.
Les typologies classiques des régimes politiques
La première classification systématique des régimes remonte à Hérodote (Ve siècle av. J.-C.) qui distingue trois formes pures : la monarchie (gouvernement d'un seul, de monos et arché), l'oligarchie (gouvernement de quelques-uns, de oligos) et la démocratie (gouvernement du peuple, de demos et cratos). Hérodote utilise également le terme isonomie, signifiant le partage égal du pouvoir, pour désigner le régime démocratique.
Platon enrichit cette typologie en classant les régimes selon leur principe directeur : l'aristocratie (gouvernement des meilleurs, aristoi) repose sur la vertu, la timocratie sur l'honneur, la ploutocratie sur les richesses, la démocratie sur l'égalité, et la tyrannie sur le pur désir. Aristote, dans Les Politiques, propose quant à lui une classification fondée sur la finalité du gouvernement. Trois régimes visent l'intérêt commun (monarchie, aristocratie, politeia ou gouvernement constitutionnel) et trois formes dégénérées ne servent que l'intérêt des gouvernants (tyrannie, oligarchie, démocratie au sens péjoratif). Polybe complète le tableau en ajoutant l'ochlocratie (gouvernement de la foule) comme forme dégénérée de la démocratie, dominée par les démagogues.
Il convient de distinguer soigneusement la démocratie de la République. La République revêt deux acceptions : d'une part, la chose publique comme objet d'attachement civique, sens retenu par Jean Bodin dans Les Six Livres de la République (1576) pour qualifier un État fondé sur la justice ; d'autre part, le contraire de la royauté, sens apparu à Rome après l'expulsion des Tarquins et revivifié par la Révolution américaine. De même, la monarchie ne se confond pas avec la royauté. Le mot roi (du latin rex, issu de la racine rig qui évoque la rectitude) renvoie à une fonction de garant de l'ordre du monde. Le monarque détient non seulement la potestas (la puissance) mais surtout l'auctoritas, cette force à mi-chemin entre le sacré et le politique qui fonde et légitime le pouvoir.
Le régime mixte et la dictature comme remèdes à la dégénérescence
Pour prévenir la corruption des régimes, la pensée antique a développé deux solutions. La première est le régime mixte, qui emprunte aux trois formes pures ce qu'elles ont de meilleur. Sparte en constitue le modèle : deux rois exercent les fonctions militaires et administratives sous le contrôle de cinq éphores élus annuellement, une assemblée oligarchique de vingt-huit gérontes élus à vie (gérousia) et une assemblée démocratique de citoyens appelés les égaux (homoioï). Rome offre un autre exemple avec ses deux consuls, son Sénat aristocratique et ses comices centuriates. Au Moyen Âge, certains auteurs ont voulu déceler un régime mixte dans la monarchie française, avec le roi (élément monarchique), le Conseil royal (élément aristocratique) et les États généraux (élément démocratique), thèse vigoureusement combattue par les légistes royaux.
La seconde solution est la dictature au sens romain, institution consistant à confier les pleins pouvoirs à un homme pour une durée limitée afin de sauver la République face à un péril grave. L'exemple paradigmatique est celui de Cincinnatus, qui abandonne sa charrue pour exercer la dictature, remporte la victoire en seize jours et retourne à ses travaux agricoles. Cette logique de salut public se prolonge sous l'Ancien Régime avec le coup de majesté et perdure dans le droit constitutionnel moderne à travers des dispositions comme l'article 48 de la Constitution de Weimar (1919) ou l'article 16 de la Constitution française de 1958.
La légitimité et le Bien commun
Saint Thomas d'Aquin pose que tout régime politique normal doit avoir en vue le Bien commun, qui transcende les intérêts particuliers et repose sur la justice, l'équilibre et la succession des générations. La légitimité découle de deux conditions cumulatives : parvenir au pouvoir conformément au droit et gouverner dans l'intérêt général. Max Weber systématisera cette réflexion en distinguant trois types de légitimité : traditionnelle (fondée sur la coutume et l'héritage), charismatique (fondée sur les qualités exceptionnelles du chef) et rationnelle-légale (fondée sur des règles impersonnelles). Face à la tyrannie, saint Thomas recommande la prudence : ne pas se révolter tant que le remède risque d'être pire que le mal, mais combattre si la tyrannie s'installe durablement.
Jean Bodin apporte une clarification décisive en distinguant la forme d'État (monarchique, aristocratique, démocratique) et la forme de gouvernement (la manière dont le pouvoir est concrètement exercé). Un État monarchique peut ainsi fonctionner démocratiquement et réciproquement, ce qui permet de sortir des classifications trop rigides.
À retenir
- Le politique repose sur trois présupposés fondamentaux : le couple commandement/obéissance, la distinction public/privé et la distinction ami/ennemi (Carl Schmitt).
- Les typologies antiques (Hérodote, Platon, Aristote, Polybe) classent les régimes selon le nombre de gouvernants, leur principe directeur ou la finalité poursuivie.
- Le régime mixte (Sparte, Rome) et la dictature romaine sont les deux remèdes classiques à la dégénérescence des régimes.
- La légitimité politique exige à la fois un accès au pouvoir conforme au droit et un exercice orienté vers le Bien commun (saint Thomas d'Aquin, Max Weber).
- La distinction entre forme d'État et forme de gouvernement (Jean Bodin) permet de dépasser les classifications rigides des régimes.