Le djihadisme : d'Al-Qaïda à Daech, genèse et mutations du terrorisme islamiste
Cette fiche retrace la genèse du djihadisme contemporain depuis la guerre d'Afghanistan jusqu'à Daech, en analysant les mutations stratégiques (d'Al-Qaïda au proto-État de Daech puis au réseau clandestin). Elle examine les fondements doctrinaux du djihad, les controverses académiques sur le phénomène et les évolutions récentes du terrorisme islamiste.
Le djihadisme constitue la forme la plus radicale et la plus violente de l'islamisme contemporain. Comprendre sa genèse, ses mutations et ses ramifications est indispensable pour appréhender les enjeux sécuritaires mondiaux et les politiques de lutte contre le terrorisme.
Le djihad : de la notion religieuse à l'idéologie politique
Le terme djihad signifie littéralement « effort » en arabe. Dans la tradition islamique classique, il recouvre deux dimensions distinctes. Le grand djihad désigne l'effort spirituel intérieur du croyant pour se conformer à la volonté divine, tandis que le petit djihad renvoie au combat armé pour la défense de la communauté musulmane (umma). La majorité des juristes musulmans classiques encadrent strictement le recours au petit djihad par des conditions restrictives : il doit être défensif, proportionné, décidé par une autorité légitime et épargnant les non-combattants.
L'historienne Jacqueline Chabbi a montré que le djihad prôné à Médine ne comportait aucune représentation idéologique musulmane au sens contemporain (Le Seigneur des tribus, 1997). Dans les sociétés tribales arabes, la guerre n'était légitime qu'en dernier recours, car la mort d'un combattant menaçait la survie du groupe. La sacralisation du combat et la figure du martyr sont des constructions postérieures. Dans le chiisme, le martyr désigne celui qui a été tué injustement, en référence au massacre de Hussein à Kerbala (680). Dans le sunnisme, le terme de « témoin » (shahid) s'applique à celui qui meurt au combat pour Dieu, usage qui se développe au cours du IXe siècle.
Le djihadisme contemporain opère une rupture radicale avec cette tradition en transformant le djihad en obligation individuelle permanente, détachée de toute autorité religieuse légitime. Cette individualisation du djihad est théorisée par Abdullah Azzam (1941-1989), juriste palestinien installé à Peshawar pendant la guerre d'Afghanistan, qui proclame que le djihad est un devoir personnel (fard ayn) pour tout musulman, au même titre que la prière ou le jeûne.
Al-Qaïda : la naissance du djihadisme transnational
La guerre d'Afghanistan (1979-1989) constitue le creuset du djihadisme contemporain. Le « Bureau des services » (Maktab al-Khidamat) créé par Abdullah Azzam à Peshawar sert de centre de recrutement pour des combattants venus du monde arabe, désireux de lutter contre l'occupation soviétique. Oussama Ben Laden (1957-2011), riche Saoudien, y rencontre Azzam et participe au financement et à l'organisation logistique des moudjahidines.
Après la mort d'Azzam en 1989, Ben Laden fonde Al-Qaïda (« la Base ») en reprenant les structures du Bureau des services. Il opère un tournant stratégique majeur : alors qu'Azzam concentrait le djihad sur la libération des terres musulmanes occupées, Ben Laden désigne l'Occident, et en particulier les États-Unis, comme l'ennemi lointain (al-adou al-ba'id) dont il faut frapper le cœur pour provoquer l'effondrement de l'ordre mondial jugé impie. En 1998, il publie une déclaration intitulée « Front mondial islamique contre les croisés et les juifs », appelant tout musulman à tuer des citoyens américains, civils ou militaires.
Plusieurs facteurs nourrissent cette radicalisation. L'installation de troupes américaines en Arabie saoudite après l'invasion du Koweït par l'Irak de Saddam Hussein en 1990 constitue, aux yeux de Ben Laden, une profanation de la terre sainte de l'islam. L'État saoudien, allié des Occidentaux, est qualifié d'impie (kafir). La deuxième Intifada en Palestine (2000) renforce la rhétorique victimaire du djihadisme.
Les attentats du 11 septembre 2001 contre le World Trade Center et le Pentagone représentent l'aboutissement de cette stratégie. En réponse, le président George W. Bush lance la « guerre globale contre le terrorisme » (Global War on Terror), conduisant à l'intervention en Afghanistan (2001) puis à l'invasion de l'Irak (2003). Cette dernière, jugée illégitime par une grande partie de la communauté internationale, produit l'effet inverse de celui recherché en créant les conditions d'un renforcement du djihadisme.
Daech : du proto-État à l'internationalisation de la terreur
L'invasion américaine de l'Irak en 2003 déstabilise profondément le pays et provoque la dissolution de l'armée irakienne, jetant des milliers d'officiers expérimentés dans la clandestinité. Abou Moussab al-Zarqaoui (1966-2006), Jordanien installé en Irak, fonde la branche irakienne d'Al-Qaïda en 2004. Il se distingue par une violence extrême dirigée non seulement contre les forces d'occupation mais aussi contre les chiites irakiens, considérés comme apostats.
Après la mort de Zarqaoui en 2006, ses successeurs proclament l'État islamique en Irak (EII). En 2010, Abou Bakr al-Baghdadi en prend la tête et rompt progressivement avec Al-Qaïda. Profitant de la guerre civile syrienne déclenchée par les Printemps arabes, il étend son influence en Syrie et proclame en 2013 l'État islamique en Irak et au Levant (EIIL), connu sous l'acronyme arabe Daech.
En juin 2014, après la prise de Mossoul, al-Baghdadi proclame le rétablissement du califat sur les territoires contrôlés par Daech en Syrie et en Irak. Ce geste symbolique, lourd de signification historique (le califat ayant été aboli en 1924), vise à affirmer une légitimité politico-religieuse universelle sur l'ensemble des musulmans. Daech se distingue d'Al-Qaïda par plusieurs caractéristiques : une logique territoriale (construction d'un proto-État avec administration, fiscalité, système judiciaire), une brutalité systématique érigée en stratégie de communication (exécutions filmées, destructions patrimoniales), et une capacité de projection terroriste internationale (attentats de Paris en novembre 2015, de Bruxelles en mars 2016, de Nice en juillet 2016).
L'année 2015 est particulièrement meurtrière : Daech revendique une cinquantaine d'attentats dans quinze pays, causant environ 1 500 morts. Cependant, à partir de 2016, une coalition internationale inflige de lourds revers militaires à Daech. Mossoul est reprise en juillet 2017, Raqqa (capitale autoproclamée du califat en Syrie) en octobre 2017. Al-Baghdadi est tué en octobre 2019 lors d'une opération des forces spéciales américaines.
Les mutations du djihadisme après la chute du califat
La perte de son assise territoriale n'a pas signifié la disparition de Daech. L'organisation a muté vers un modèle de réseau clandestin, conservant des cellules dormantes en Irak et en Syrie, et développant des franchises en Afrique subsaharienne (province du Sahel, province d'Afrique de l'Ouest), en Asie du Sud-Est et au Khorassan (Afghanistan-Pakistan). La branche ISKP (État islamique au Khorassan) s'est illustrée par l'attentat de l'aéroport de Kaboul en août 2021 et celui du Crocus City Hall à Moscou en mars 2024.
Parallèlement, le djihadisme connaît une évolution vers le terrorisme d'inspiration (inspired terrorism), où des individus radicalisés passent à l'acte sans lien opérationnel direct avec une organisation, guidés par la propagande diffusée sur internet. Ce phénomène des « loups solitaires », théorisé dès 2010 par le magazine en ligne d'Al-Qaïda Inspire, complexifie considérablement le travail des services de renseignement.
Le djihadisme dans le débat intellectuel
L'analyse du djihadisme fait l'objet de controverses académiques importantes. Samuel Huntington, dans Le Choc des civilisations (1996), interprète les conflits post-guerre froide comme des affrontements entre grandes aires culturelles et religieuses, une thèse que Georges Corm conteste vigoureusement en plaidant pour une lecture « profane » des conflits (Pour une lecture profane des conflits, 2012). Olivier Roy distingue l'islamisation de la radicalité (des individus marginalisés adoptent le djihadisme comme vecteur de rupture) de la radicalisation de l'islam, thèse défendue par Gilles Kepel qui insiste sur le rôle de l'idéologie salafiste. Ce débat, qui a structuré la réflexion française sur le terrorisme, illustre la complexité d'un phénomène irréductible à une seule grille d'analyse.
À retenir
- Le djihadisme contemporain transforme le djihad en obligation individuelle permanente, rompant avec la tradition islamique classique qui l'encadrait strictement.
- Al-Qaïda, fondée par Ben Laden après la guerre d'Afghanistan, inaugure le djihadisme transnational en ciblant l'« ennemi lointain » occidental.
- Daech se distingue d'Al-Qaïda par sa logique territoriale (proclamation du califat en 2014) et sa capacité de projection terroriste internationale.
- Après la perte de son territoire, Daech a muté vers un modèle de réseau clandestin avec des franchises régionales, notamment en Afrique.
- Le débat académique oppose l'« islamisation de la radicalité » (Roy) à la « radicalisation de l'islam » (Kepel), reflétant la complexité du phénomène djihadiste.