Le Coran et les divisions de l'islam : sunnisme, chiisme et enjeux de pouvoir
L'islam naît avec la prédication de Mahomet au VIIe siècle. Le Coran, d'abord oral, est fixé par écrit en plusieurs étapes marquées par des enjeux de pouvoir entre les premiers califes. La question de la succession de Mahomet provoque la fracture entre sunnites (partisans de l'élection) et chiites (partisans de la filiation par Ali), division toujours structurante dans le monde musulman contemporain.
L'islam, dernière née des trois religions monothéistes, se fonde sur le Coran, livre sacré dont l'histoire est indissociable des luttes de pouvoir qui ont divisé la communauté musulmane dès la mort de son prophète. La compréhension de la genèse du Coran et des fractures entre sunnites et chiites est essentielle pour saisir les dynamiques politico-religieuses du monde musulman.
Mahomet et la révélation coranique
Mahomet (Muhammad) naît vers 570 à La Mecque, cité commerçante de la péninsule arabique où les Arabes sont alors polythéistes. La tradition rapporte qu'il lit des passages de la Bible et se montre attiré par le Dieu unique. Lors de retraites dans les grottes du mont Hira, il aurait reçu la visite de l'archange Gabriel (Jibril) qui lui révèle les premiers versets du Coran entre 610 et 632. Le mot Coran (al-Qur'an) signifie "récitation" en arabe, soulignant le caractère d'abord oral de cette révélation.
En 622, face à l'hostilité des Mecquois, Mahomet émigre à Médine avec ses premiers fidèles. Cet événement, l'Hégire, marque le début du calendrier musulman. À Médine, Mahomet devient chef politique et militaire en plus d'être un guide spirituel. Il conquiert La Mecque en 630 et meurt en 632 sans avoir désigné clairement de successeur, ce qui provoquera la fracture fondamentale de l'islam.
Les historiens distinguent les sourates mecquoises (610-622), à dominante théologique et spirituelle, des sourates médinoises (622-632), plus politiques et juridiques. Ces dernières posent les bases de l'organisation de la communauté musulmane et constituent le fondement d'une théocratie politico-religieuse. Toutefois, dans la version écrite du Coran, l'ordre chronologique n'est pas respecté : les sourates sont classées par ordre décroissant de longueur (à l'exception de la Fatiha), et des versets mecquois et médinois sont parfois mélangés.
La fixation du texte coranique
À la mort de Mahomet en 632, le Coran n'existe pas sous forme de livre. Sept "porteurs du Coran" l'ont appris par cœur, mais ces récitants meurent en 633. Le premier calife, Abu Bakr (633-634), d'abord hostile à la fixation par écrit du Coran (car contraire au vœu de Mahomet), finit par nommer Zayd ibn Thabit, considéré comme le meilleur récitant, pour collecter les versets. La règle retenue est de n'accepter que les versets confirmés oralement par au moins deux témoins reconnus pour leur probité.
Son successeur Omar poursuit cette recension et la confie à Hafsa, sa fille et veuve de Mahomet. Plusieurs rédactions parallèles livrent des versions différentes, source de tensions. C'est sous le troisième calife Othman (644-656) qu'une commission de quatre scribes, présidée par Zayd, est nommée pour établir une version officielle. Les exemplaires divergents sont détruits. Le Coran actuel, structuré en 114 sourates et 6 219 versets, est une synthèse élaborée à partir du IXe siècle.
Cette version officielle est cependant contestée par les historiens. François Déroche et Mohammad Ali Amir-Moezzi soulignent les contradictions de la tradition. Zayd aurait pu écrire sous la dictée de Mahomet son père adoptif, ce qui contredit l'idée d'une collecte postérieure. Le calife omeyyade Abd al-Malik (685-705) semble avoir joué un rôle déterminant dans la compilation officielle au tournant des VIIe et VIIIe siècles, dans le cadre de son œuvre d'islamisation de l'Empire. Son nom apparaît dans les sources relatives à l'élaboration du Coran. La construction de la mosquée du Dôme du Rocher à Jérusalem sous son règne participe de cette politique.
Le Coran et la Bible : influences et ruptures
Le Coran entretient un rapport ambivalent avec les textes bibliques. Environ la moitié de ses versets s'inspire de récits de l'Ancien Testament. Il mentionne 28 prophètes, d'Adam à Muhammad, en passant par Moïse, David, Salomon, Jean le Baptiste et Jésus. L'islam se présente ainsi comme l'héritier des révélations antérieures.
Cependant, le Coran réfute le dénouement de la Bible. Il se présente comme "incréé", c'est-à-dire comme la parole éternelle de Dieu, préexistant à toute écriture humaine, ce qui lui confère une autorité supérieure aux textes précédents. Le Coran consacre une relecture de la Bible : Jésus (Issa) y est reconnu comme prophète mais pas comme fils de Dieu, et sa crucifixion est niée (sourate IV, verset 157). La doctrine de la Trinité est rejetée comme une forme de polythéisme.
Mahomet, installé à Médine à partir de 622, énonce d'abord des principes de tolérance envers les juifs, qualifiés de "gens du Livre" (Ahl al-Kitab) dans le Coran. Mais ceux qui refusent la conversion sont exilés ou combattus. Le sort des communautés juives et chrétiennes varie ensuite considérablement selon les régions et les époques de l'Empire musulman, oscillant entre le statut de dhimmi (protégé, moyennant le paiement de la jizya, impôt spécifique) et les persécutions.
La fracture sunnites-chiites
La question de la succession de Mahomet provoque une division fondamentale de l'islam. Immédiatement après sa mort en 632, Abu Bakr, proche compagnon du Prophète, est proclamé calife, mais les partisans d'Ali, gendre et cousin de Mahomet, contestent cette désignation. Ali ne devient quatrième calife qu'en 656, après l'assassinat d'Othman.
Les sunnites (de Sunna, la tradition) considèrent que le calife doit être élu parmi les compagnons du Prophète pour appliquer la Loi révélée. Ils représentent environ 85 % des musulmans et sont majoritaires en Égypte, au Maghreb, au Pakistan, en Indonésie et dans la péninsule arabique. Les chiites (de shi'at Ali, le parti d'Ali) soutiennent que la succession doit revenir à la descendance directe du Prophète par Ali. Ils sont majoritaires en Iran, en Irak, à Bahreïn et au sud du Liban.
La bataille de Kerbala en 680 constitue l'événement fondateur de l'identité chiite. Hussein, fils d'Ali et petit-fils de Mahomet, est tué avec ses soixante-douze compagnons par les troupes omeyyades du calife Yazid Ier. Cet épisode donne naissance à une martyrologie chiite commémorée chaque année lors de l'Achoura.
Les chiites majoritaires, dits duodécimains (ou imamites), reconnaissent une lignée de douze imams descendants d'Ali. Le douzième imam, Muhammad al-Mahdi, aurait disparu en 874 (l'"occultation") et doit revenir à la fin des temps comme guide messianique. Cette croyance en l'"imam caché" structure la théologie politique chiite, notamment en Iran où le velayat-e faqih (gouvernement du juriste-théologien) théorisé par l'ayatollah Khomeini repose sur l'idée que les clercs exercent l'autorité en attendant le retour de l'imam.
Les chiites minoritaires se répartissent en plusieurs branches : les ismaéliens (ou septimains) au Pakistan et en Inde, les zaïdites au Yémen, les druzes au Liban, en Syrie et en Israël, les alaouites (ou nusayris) en Syrie et en Turquie.
La Charia et l'organisation de la communauté
La Charia (littéralement "le chemin") désigne l'ensemble des normes juridiques et éthiques dérivées du Coran et de la Sunna. Elle régit la vie quotidienne des croyants dans des domaines aussi variés que le droit familial, le droit pénal, le droit commercial, l'alimentation et les pratiques cultuelles. Quatre grandes écoles juridiques sunnites (madhahib) coexistent : le hanafisme (la plus répandue, dominante en Turquie, en Asie centrale et dans le sous-continent indien), le malikisme (Maghreb, Afrique de l'Ouest), le chaféisme (Égypte, Asie du Sud-Est) et le hanbalisme (péninsule arabique, dont le wahhabisme saoudien est une interprétation rigoriste).
La civilisation islamique connaît son apogée sous la dynastie des Abbasides (750-1258), qui installe le califat à Bagdad. Cette période est marquée par un essor considérable des sciences, de la philosophie et des arts, avec des figures comme Avicenne (Ibn Sina), Averroès (Ibn Rushd) et Al-Khwarizmi.
À retenir
- Le Coran, d'abord transmis oralement, a été fixé par écrit sur plusieurs décennies, avec des contradictions et des influences bibliques marquées.
- La fixation du texte coranique est indissociable des enjeux de pouvoir entre les premiers califes, notamment sous Othman puis sous Abd al-Malik.
- La fracture sunnites-chiites naît de la question de la succession de Mahomet : élection (sunnites) contre filiation (chiites).
- La bataille de Kerbala (680) fonde l'identité martyrologique chiite, commémorée chaque année lors de l'Achoura.
- Les chiites duodécimains attendent le retour du douzième imam caché, croyance qui structure la théologie politique de l'Iran contemporain.