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La laïcité dans le monde : modèles comparés et enjeux de la pluralité religieuse

La laïcité se décline selon des modèles variés dans le monde : séparation avec religion civile aux États-Unis, Églises d'État ou coopération en Europe, laïcisation autoritaire en Turquie, islam religion d'État dans les pays arabes. La pluralisation des sociétés et la montée de l'irréligion imposent de repenser ces modèles face à des revendications religieuses multiples et mondialisées.

Si la France revendique une forme de paternité sur le concept de laïcité, ce principe n'est pas une exception française. Il se décline selon des modèles variés à travers le monde, reflétant l'histoire propre de chaque nation et son rapport singulier au religieux. La mondialisation et la pluralisation des sociétés posent aujourd'hui de nouveaux défis à l'ensemble de ces modèles.

Le modèle américain : séparation et religion civile

Les États-Unis ont adopté un modèle séparatiste dès leur indépendance. Le Premier Amendement à la Constitution (1791) interdit au Congrès d'établir une religion officielle (establishment clause) et garantit le libre exercice religieux (free exercise clause). Thomas Jefferson, dans sa célèbre lettre aux baptistes de Danbury (1802), a qualifié cette disposition de « mur de séparation entre l'Église et l'État ».

Cependant, le modèle américain se distingue fondamentalement du modèle français par l'existence d'une religion civile conceptualisée par Robert Bellah en 1967. La Déclaration d'indépendance de 1776 invoque un « Créateur » dont découlent les droits inaliénables des hommes, contrairement à la DDHC française de 1789 qui proclame des droits naturels sans référence divine directe. La devise nationale « In God We Trust », adoptée officiellement en 1956, les serments sur la Bible, la présence d'aumôniers au Congrès, la mention de Dieu dans le serment d'allégeance depuis 1954 témoignent de cette imprégnation religieuse de la vie publique. Les religions protestantes ont longtemps dominé la vie politique, jusqu'à l'élection de John Fitzgerald Kennedy en 1961, premier et longtemps unique président catholique, puis de Joe Biden en 2021.

La Cour suprême a développé une jurisprudence fluctuante sur la portée de la séparation. L'arrêt Lemon v. Kurtzman (1971) pose un triple test pour évaluer la constitutionnalité d'une loi au regard de l'establishment clause : la loi doit avoir un objectif séculier, ne doit ni promouvoir ni inhiber la religion, et ne doit pas créer un « enchevêtrement excessif » entre l'État et la religion. Cette jurisprudence a été sensiblement assouplie par les décisions récentes de la Cour, notamment Kennedy v. Bremerton (2022) qui a remplacé le test Lemon par une approche fondée sur l'histoire et la tradition.

Les modèles européens : entre séparation et coopération

L'Europe présente une grande diversité de régimes de relations entre l'État et les religions. On peut schématiquement distinguer trois modèles.

Le modèle des Églises d'État subsiste dans certaines monarchies constitutionnelles. En Angleterre, le souverain est le « gouverneur suprême » de l'Église anglicane, et des évêques siègent de droit à la Chambre des Lords (Lords Spiritual). Au Danemark, la Constitution de 1953 désigne l'Église évangélique luthérienne comme Église nationale. En Grèce, la Constitution reconnaît l'orthodoxie comme « religion dominante ». Dans ces pays, la liberté religieuse est cependant pleinement garantie, ce qui montre que l'existence d'une religion d'État n'est pas incompatible avec le pluralisme.

Le modèle de coopération caractérise les pays germaniques et méditerranéens. L'Allemagne, tout en affirmant qu'il n'y a pas d'Église d'État (art. 140 de la Loi fondamentale, renvoyant à l'art. 137 de la Constitution de Weimar), organise un partenariat institutionnel avec les grandes confessions. Un impôt ecclésiastique (Kirchensteuer) est prélevé par l'État au profit des Églises. L'Italie, par les accords du Latran révisés en 1984, et l'Espagne, par les accords de 1979 avec le Saint-Siège, ont mis en place des systèmes similaires de coopération.

Le modèle séparatiste se retrouve, outre la France, dans des pays comme le Portugal (Constitution de 1976) ou les Pays-Bas, où la séparation est cependant moins militante que dans le modèle français.

Le droit européen contribue à une convergence progressive. L'article 9 de la Convention européenne des droits de l'homme garantit la liberté de pensée, de conscience et de religion. L'article 17 du Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne (TFUE) reconnaît que l'Union « respecte et ne préjuge pas du statut dont bénéficient les Églises et associations ou communautés religieuses dans les États membres ». La Charte des droits fondamentaux de 2000 a suscité des débats sur la mention des « héritages religieux » de l'Europe, finalement inscrite dans le préambule du traité de Lisbonne (2007).

Les pays musulmans et la question de la séparation

Dans les pays à majorité musulmane, la question de la laïcité se pose en des termes différents. La plupart des Constitutions arabes reconnaissent l'islam comme religion d'État et la charia comme source principale ou exclusive de la législation. La Charte arabe des droits de l'homme adoptée par la Ligue des États arabes en 2004 manifeste une réticence à l'universalisation de la laïcité.

La Turquie constitue un cas particulier. Héritière de la laïcisation autoritaire menée par Mustafa Kemal Atatürk dans les années 1920-1930 (abolition du califat en 1924, adoption de codes civils et pénaux d'inspiration européenne), elle est un État constitutionnellement laïque. Toutefois, l'État contrôle la religion à travers la Diyanet (Présidence des affaires religieuses) et privilégie de fait l'islam sunnite au détriment des minorités alévies, kurdes, arméniennes et grecques orthodoxes. Sous la présidence de Recep Tayyip Erdogan, la place de la religion dans la vie publique s'est considérablement accrue, illustrant la fragilité des acquis laïques.

La Tunisie offre un autre exemple instructif. Malgré les espoirs suscités par la révolution de 2011, la Constitution de 2014 maintient que « la Tunisie est un État libre, indépendant et souverain, l'islam est sa religion » (art. 1er). Le Code du statut personnel de 1956, qui interdisait la polygamie et instaurait l'égalité en matière de divorce, reste cependant en vigueur, témoignant d'une sécularisation partielle du droit.

Les défis de la pluralité religieuse mondialisée

Le XXIe siècle est marqué par une pluralisation accélérée des sociétés. Les migrations, la mondialisation et le numérique contribuent à la circulation des modèles religieux et à l'émergence de revendications identitaires nouvelles. Simultanément, le nombre de personnes se déclarant « sans religion » croît dans le monde. Selon l'étude Gallup de 2012, 23 % de la population mondiale se déclare non religieuse et 13 % athée convaincue. En Europe de l'Ouest, 14 % se disent athées. Même l'Arabie saoudite compterait 5 % d'athées déclarés.

Ces évolutions imposent de repenser les modèles de gestion de la diversité religieuse. Le philosophe canadien Charles Taylor, dans son rapport coécrit avec Gérard Bouchard sur les « accommodements raisonnables » au Québec (2008), propose un modèle de « laïcité ouverte » fondé sur quatre principes : l'égalité morale des personnes, la liberté de conscience et de religion, la séparation de l'Église et de l'État, et la neutralité de l'État. Ce modèle, qui privilégie la négociation et l'adaptation au cas par cas plutôt que l'interdiction générale, offre un contrepoint intéressant au modèle français.

À retenir

  • Le modèle américain combine séparation constitutionnelle et religion civile omniprésente, une approche très différente de la laïcité française.
  • L'Europe présente trois modèles principaux : Églises d'État (Angleterre, Danemark), coopération (Allemagne, Italie), et séparation (France, Portugal).
  • Dans les pays musulmans, l'islam reste généralement religion d'État, même dans les cas de laïcisation autoritaire comme la Turquie kémaliste.
  • La pluralisation des sociétés et la montée de l'irréligion posent de nouveaux défis à tous les modèles de gestion des relations État-religions.
  • Le modèle québécois de « laïcité ouverte » (Taylor-Bouchard, 2008) propose une alternative fondée sur les « accommodements raisonnables ».
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Références

  • Premier Amendement à la Constitution des États-Unis, 1791
  • Lemon v. Kurtzman, Cour suprême des États-Unis, 1971
  • Kennedy v. Bremerton, Cour suprême des États-Unis, 2022
  • Art. 9 CEDH (liberté de religion)
  • Art. 17 TFUE (statut des Églises)
  • Charte des droits fondamentaux de l'UE, 2000
  • Traité de Lisbonne, 2007
  • Charte arabe des droits de l'homme, 2004
  • Constitution tunisienne de 2014, art. 1er
  • Rapport Bouchard-Taylor, Québec, 2008
  • R. Bellah, Civil Religion in America, 1967
  • V. Zuber, La laïcité en France et dans le monde, 2017

Flashcards (6)

4/5 Qu'est-ce que la Diyanet en Turquie ?
La Présidence des affaires religieuses, organe d'État turc créé en 1924, chargé de contrôler et d'administrer la religion, principalement l'islam sunnite, dans un cadre constitutionnellement laïque.

5 flashcard(s) supplémentaire(s)

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QCM

Dans quel pays européen un impôt ecclésiastique est-il prélevé par l'État au profit des Églises ?

Quel est le point commun entre le modèle américain et le modèle français de laïcité ?

Quelle affirmation est exacte concernant la laïcité turque ?

Selon l'étude Gallup de 2012, quel pourcentage de la population mondiale se déclare non religieuse ?

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