Islam, islamisme et islam politique : distinctions fondamentales et enjeux contemporains
Cette fiche distingue l'islam comme religion de l'islamisme comme idéologie politique, en retraçant les origines intellectuelles du mouvement (Nahda, Frères musulmans, Qutb). Elle analyse les deux modèles d'islamisme d'État (Arabie saoudite et Iran) et examine le rôle des mouvements islamistes dans les Printemps arabes.
La confusion sémantique entre islam et islamisme constitue l'un des écueils majeurs de l'analyse contemporaine des phénomènes religieux et politiques. Comprendre la distinction entre ces notions est indispensable pour appréhender les dynamiques géopolitiques du monde musulman et les défis posés aux démocraties occidentales.
La distinction entre islam et islamisme
L'islam désigne la religion monothéiste fondée sur le Coran, révélé au prophète Mahomet au VIIe siècle, et sur la Sunna (l'ensemble des hadiths rapportant les paroles et actes du Prophète). Cette religion compte aujourd'hui environ 1,8 milliard de fidèles dans le monde, répartis entre deux grandes branches : le sunnisme (environ 85 %) et le chiisme (environ 15 %). L'islam repose sur cinq piliers fondamentaux : la profession de foi (shahada), la prière, l'aumône, le jeûne du Ramadan et le pèlerinage à La Mecque.
L'islamisme, quant à lui, désigne un ensemble de courants idéologiques qui visent à faire de l'islam le fondement d'un projet politique. L'islamisme ne se confond pas avec la pratique religieuse : il transforme la foi en programme de gouvernement. Olivier Roy a formulé cette distinction de manière éclairante en distinguant l'islam comme religion de l'islamisme comme idéologie politique instrumentalisant le religieux (L'Échec de l'islam politique, 1992). François Burgat, pour sa part, insiste sur la dimension identitaire et postcoloniale de l'islamisme, qu'il analyse comme une réponse à la domination occidentale (L'Islamisme en face, 1995).
Le concept d'islam politique recouvre les formes idéologisées qui se réclament de la religion musulmane et cherchent à instaurer des régimes théocratiques fondés sur la charia, c'est-à-dire l'ensemble des normes juridiques et morales tirées du Coran et de la Tradition prophétique. La charia ne constitue pas un code unifié : son interprétation varie considérablement selon les écoles juridiques (hanafite, malikite, chaféite, hanbalite) et les contextes culturels.
Les origines intellectuelles de l'islamisme
Le mouvement réformiste musulman de la fin du XIXe siècle, connu sous le nom de Nahda (renaissance), constitue le terreau intellectuel de l'islamisme contemporain. Jamal Eddine al-Afghani (1839-1897) prône le panislamisme, c'est-à-dire l'unité politique du monde musulman face à l'impérialisme européen. Son disciple Mohamed Abduh (1849-1905) cherche à concilier islam et modernité par une relecture rationnelle des sources religieuses. Rashid Rida (1865-1935) radicalise ce mouvement en se rapprochant du wahhabisme et en développant une nostalgie du califat, institution abolie par Mustafa Kemal Atatürk en 1924 lors de la fondation de la République turque laïque.
La fondation de la confrérie des Frères musulmans en 1928 par Hassan al-Banna en Égypte marque un tournant décisif. Dans un contexte de domination coloniale britannique vécue comme une humiliation, ce mouvement structure l'islamisme en organisation politique. Sayyid Qutb (1906-1966), théoricien majeur de la confrérie, développe le concept de jahiliyya (ignorance préislamique) pour qualifier les régimes arabes nationalistes qu'il considère comme impies. Emprisonné puis exécuté par le régime de Nasser, Qutb devient une figure martyrologique dont l'œuvre, notamment Jalons sur la route (1964), inspire durablement les mouvements islamistes radicaux.
L'islamisme a su prospérer en récupérant les échecs du nationalisme arabe, notamment après la défaite de 1967 face à Israël (guerre des Six Jours), les désastres économiques et la corruption des régimes autoritaires. L'échec du projet panarabe porté par Nasser a ouvert un espace idéologique que l'islamisme a comblé en proposant une alternative fondée sur l'identité religieuse plutôt que sur l'identité ethnique ou linguistique.
L'islamisme d'État : les modèles saoudien et iranien
Deux modèles d'islamisme d'État coexistent, illustrant la diversité interne de ce phénomène. En Arabie saoudite, l'alliance conclue au XVIIIe siècle entre la famille des Saoud et le mouvement wahhabite de Mohamed ibn Abd al-Wahhab (1703-1792) fonde un modèle théocratique sunnite. Le wahhabisme prône un retour à un islam originel, purifié de toute innovation (bid'a), et se caractérise par une lecture littéraliste des sources religieuses. Le royaume, fondé officiellement en 1932 par Abdul Aziz ibn Saoud, fait du Coran sa seule source de loi. L'article 55 du texte constitutionnel de 1992 dispose que le roi gouverne conformément à la charia. Les revenus pétroliers ont permis à l'Arabie saoudite de diffuser le wahhabisme à l'échelle mondiale à partir des années 1970, finançant mosquées, écoles coraniques et centres islamiques sur tous les continents.
En Iran, la révolution islamique de 1979, menée par l'ayatollah Khomeini, renverse la monarchie des Pahlavis et instaure une République islamique fondée sur l'islam chiite. Le concept de velayat-e faqih (gouvernement du juriste-théologien) confère au Guide suprême des pouvoirs considérables : chef des armées, responsable de la politique générale, autorité de nomination aux postes clés de l'État. Le système iranien combine des éléments théocratiques (le Guide, le Conseil des Gardiens composé de douze membres) et des éléments démocratiques (élection présidentielle au suffrage universel tous les quatre ans, Assemblée consultative islamique élue). Le Conseil des Gardiens exerce toutefois un contrôle de conformité des lois à la charia, limitant la portée du suffrage populaire.
Ces deux modèles s'opposent sur le plan confessionnel (sunnisme contre chiisme) et géopolitique, alimentant une rivalité structurante au Moyen-Orient, visible dans les conflits au Yémen, en Syrie, au Liban et en Irak.
L'islamisme dans les dynamiques des Printemps arabes
Les soulèvements populaires de 2010-2012, désignés sous le nom de Printemps arabes, ont révélé l'implantation profonde des mouvements islamistes dans le tissu social des pays arabes. En Égypte, les Frères musulmans remportent les élections présidentielles de 2012 avec Mohamed Morsi. Cependant, leur exercice du pouvoir est de courte durée : un coup d'État militaire mené par le général al-Sissi les renverse en 2013. En Tunisie, le parti Ennahdha de Rached Ghannouchi participe au gouvernement de transition et adopte une posture plus modérée. En Turquie, l'AKP de Recep Tayyip Erdogan illustre une forme d'islamisme qui s'installe durablement dans un cadre institutionnel formellement démocratique.
Ces expériences diverses montrent que le succès ou l'échec de l'islamisme dépend de multiples facteurs : le rôle de l'armée, la crédibilité des autres formations politiques, le contexte socio-économique et les traditions politiques nationales. Gilles Kepel analyse cette période comme un passage des « Printemps arabes » à un « hiver islamiste » dont la portée varie selon les pays (Passion arabe, 2013).
À retenir
- L'islam est une religion ; l'islamisme est une idéologie politique qui instrumentalise la religion pour fonder un projet de société et d'État.
- L'islamisme contemporain trouve ses racines intellectuelles dans le mouvement réformiste de la Nahda (fin XIXe siècle), radicalisé par les Frères musulmans au XXe siècle.
- Deux modèles d'islamisme d'État coexistent : le modèle saoudien (wahhabite, sunnite) et le modèle iranien (chiite, fondé sur le velayat-e faqih).
- Les Printemps arabes ont révélé la force électorale des mouvements islamistes tout en montrant la fragilité de leur exercice du pouvoir.
- La confusion entre islam et islamisme nourrit les amalgames et entrave l'analyse lucide des phénomènes politiques contemporains.