Histoire, mémoire et vérité : le rôle des historiens face aux politiques mémorielles
Le conflit entre histoire et mémoire repose sur la question de la vérité : vérité critique de l'historien contre vérité vécue du témoin. Les lois mémorielles, la lutte contre le négationnisme et l'irruption du numérique redéfinissent les conditions de construction de la mémoire collective et le rôle des historiens.
La relation entre histoire et mémoire est traversée par la question de la vérité. Chacune revendique sa propre forme de vérité, ce qui engendre des tensions entre historiens, témoins, groupes mémoriels et pouvoirs publics. Les politiques mémorielles de l'État, les lois mémorielles et la lutte contre le négationnisme constituent les points de cristallisation de ces conflits.
L'opposition fondatrice entre histoire et mémoire
L'histoire et la mémoire entretiennent un rapport ambigu. Charles Péguy est le premier à les opposer explicitement dans son Dialogue de l'histoire et de l'âme païenne (1912-1913) : « L'histoire est parallèle à l'évènement, la mémoire lui est centrale et axiale. » Pour Pierre Nora, « la mémoire historique unit, et la mémoire collective divise » (1978).
Cette opposition ne signifie pas une séparation étanche. L'historien Jean-Pierre Vernant précise que « l'histoire s'efforce d'établir les faits de façon précise et exacte et de les rendre, autant que possible, intelligibles dans leur succession et leur conditionnement » (2004). L'historien ne cherche pas à faire revivre les émotions comme le romancier ou le cinéaste ; il est à la recherche de ce qui peut être admis comme vrai à un moment donné.
La mémoire est ancrée dans le présent et plurielle par définition : chaque groupe social construit sa propre mémoire collective. L'histoire, dans l'approche positiviste, se veut une et au-dessus des groupes sociaux. Mais les évolutions historiographiques du XXe siècle ont admis une part de subjectivité dans les travaux des historiens, rendant la frontière plus poreuse.
Le témoin et l'historien : deux ordres de vérité
La figure du témoin est devenue centrale dans l'histoire du temps présent. Annette Wieviorka identifie une « ère du témoin » qui débute avec le choc de la Première Guerre mondiale, puis s'affirme avec le traumatisme de la Shoah (L'ère du témoin, 1998). L'histoire orale, qui s'appuie sur les souvenirs et la parole des acteurs, acquiert une légitimité croissante à partir des années 1970, dans le sillage de l'histoire sociale et des méthodes qualitatives inspirées de l'école de Chicago.
Le rapport entre l'historien et le témoin est toutefois conflictuel. Il n'y a pas de témoignage neutre. Beaucoup de témoins ne se retrouvent pas dans le tableau « historique » des évènements dont ils pensent avoir gardé un souvenir intact. Deux ordres de vérité s'opposent ou s'alimentent : la vérité du témoin, fondée sur le vécu et l'émotion, et la vérité de l'historien, fondée sur la confrontation critique des sources. Le témoin est un acteur des évènements, l'historien en est un observateur critique.
Le philosophe Giorgio Agamben (Ce qui reste d'Auschwitz, 1999) pousse cette réflexion à son point limite en questionnant la parole du survivant. Celui-ci livre une mémoire indirecte car il n'a pas vécu la mort : il parle à la place du « témoin intégral » qui a disparu. Il relève ainsi le paradoxe formulé par Primo Levi : le témoignage comporte inévitablement une lacune, car les vrais témoins, ceux qui ont vécu l'expérience jusqu'au bout, ne peuvent plus témoigner.
Quand l'historien se fait mémorialiste : Wieviorka et Jablonka
Certains historiens choisissent d'imprégner leur récit de leur propre mémoire familiale. Annette Wieviorka (Déportation et génocide, 1992 ; L'heure d'exactitude, 2011) a construit son travail d'historienne à partir de son histoire familiale, marquée par la disparition de ses grands-parents et tantes assassinés par les nazis. Enfant, elle a grandi dans le silence familial sur le génocide et dans une mémoire « mutilée ». Pour elle, la mémoire collective se vit au présent, est liée à l'identité et trie dans le passé ce qui lui est utile, se passant de l'histoire et des historiens qui pourraient bousculer son récit.
La publication par Serge Klarsfeld du Mémorial de la déportation des Juifs de France en 1978, avec les listes des déportés par convois, a constitué un tournant en rendant cette histoire réelle et en permettant aux familles d'accepter les disparitions.
Ivan Jablonka théorise une démarche réconciliant histoire et littérature dans L'Histoire est une littérature contemporaine (2014). Dans Histoire des grands-parents que je n'ai pas eus (2012), il retrace l'itinéraire de ses grands-parents communistes déportés à Drancy en 1943. Travaillant en historien à partir d'archives publiques et de rapports de police, il fait part de ses doutes tout au long du texte, ce qui constitue une innovation dans l'écriture de l'histoire. Il s'accommode d'une mémoire reconstruite car le génocide a produit un effacement définitif de toutes les personnes assassinées. Dans sa démarche, la mémoire est subordonnée à l'histoire : elle est une source soumise à des hypothèses, des vérifications et des confrontations à d'autres traces du passé.
Les lois mémorielles : quand l'État dit l'histoire
Les politiques mémorielles désignent les moyens mis en oeuvre par l'État pour entretenir le souvenir d'évènements par des commémorations officielles, des mémoriaux, des musées ou des actions éducatives. Parmi ces instruments, les lois mémorielles établissent des vérités historiques officielles et sanctionnent ceux qui les nient.
La loi Gayssot (13 juillet 1990) pénalise la contestation des crimes contre l'humanité tels que définis par le tribunal de Nuremberg. Elle s'inscrit dans la continuité de la loi de 1972 réprimant l'antisémitisme et vise spécifiquement le négationnisme, compris comme une forme d'antisémitisme universitaire. Le terme « négationnisme » lui-même apparaît en 1987 dans l'ouvrage d'Henri Rousso, Le syndrome de Vichy.
La loi Taubira (21 mai 2001) reconnaît la traite négrière et l'esclavage comme crimes contre l'humanité et invite les programmes scolaires à accorder une place plus importante à cette question. Elle a cependant été critiquée pour ne viser que l'esclavage pratiqué par les Occidentaux envers les Africains, sans aborder l'esclavage antique, l'esclavage en terre d'islam ou l'esclavage intra-africain.
D'autres lois mémorielles complètent ce dispositif, comme la loi du 29 janvier 2001 reconnaissant le génocide arménien de 1915, ou la proposition de loi de 2006 sur la colonisation « positive » qui avait suscité une vive polémique.
La « Liberté pour l'histoire » contre le « devoir de mémoire »
Les historiens ont réagi à l'intrusion croissante de l'État et de la justice dans le champ de l'histoire. Une « Pétition Liberté pour l'histoire » a été initiée par Pierre Nora et René Rémond, réclamant que la loi n'impose pas de vérité historique officielle. Ivan Jablonka substitue au devoir de mémoire la liberté de l'histoire, soulignant que l'objectif des négationnistes est de créer de pseudo-débats avec les historiens.
Le concept de devoir de mémoire, apparu en 1990, désigne l'obligation d'entretenir le souvenir des souffrances endurées par les victimes et de réparer le préjudice moral et matériel subi. Pour Nora, la mémoire est le signe qu'une société n'est plus dans les grands rangs de l'histoire ; la mémoire est un droit, et au nom de quoi pourrait-on restreindre ses expressions sociales ?
La notion de repentance, par laquelle un État reconnaît officiellement une faute passée, cristallise les tensions. En 2016, le président François Hollande reconnaît les « responsabilités des gouvernements français dans l'abandon des harkis, les massacres de ceux restés en Algérie, et les conditions d'accueil inhumaines de ceux transférés en France ». Le rapport Stora (2021) préconise des gestes symboliques plutôt que des excuses formelles pour apaiser les mémoires franco-algériennes.
Le négationnisme et la réponse des historiens
Le négationnisme se développe dès la Seconde Guerre mondiale avec les tentatives nazies de dissimuler le génocide par la destruction d'archives et de preuves. En France, Maurice Bardèche publie dès 1947 Nuremberg ou la Terre promise, relativisant la violence nazie. Dans les années 1970-1990, le négationnisme devient un problème public avec les publications de Robert Faurisson affirmant que les « prétendus massacres en chambre à gaz » étaient un mensonge.
Pierre Vidal-Naquet (Les Assassins de la mémoire, 1987) pose un principe qui reste une référence : « on peut et on doit discuter sur les révisionnistes, on ne discute pas avec les révisionnistes ». Il refuse tout débat avec des interlocuteurs pour lesquels la vérité n'est pas un terrain commun, comparant la situation à celle d'un astrophysicien qui dialoguerait avec quelqu'un affirmant que la lune est faite de fromage de Roquefort.
En juin 2017, la justice française rend un jugement remarquable en reconnaissant le qualificatif de « faussaire de l'histoire » attribué à Robert Faurisson. Les historiens Annette Wieviorka, Valérie Igounet et Laurent Joly avaient démontré en tant que témoins experts que Faurisson n'avait « nullement adopté la démarche d'un historien » en l'absence de recoupement avec les matériaux usuels. Cette exception de vérité, extrêmement rare en droit français, constitue une victoire judiciaire pour la discipline historique.
Le numérique et la transformation de la mémoire
L'entrée dans l'ère numérique transforme profondément les conditions de construction et de transmission de la mémoire. Le potentiel de mémoire humain est désormais externalisé : le stockage de données, d'écrits, de sons et d'images permet de tout conserver, rendant plus difficile l'oubli volontaire traditionnellement pratiqué dans la construction des mémoires nationales.
Contrairement à la mémoire humaine, la mémoire numérique conserve tout et n'oublie rien. Les témoignages se transforment via les réseaux sociaux et les forums, l'information devient instantanée et infinie. Des lieux de mémoire virtuels apparaissent : la ville de Paris lance en 2016 un portail numérique « 14-18, le Monument aux morts de la Grande guerre » en mémoire de près de 95 000 morts, avant d'engager en 2018 la construction d'un mur des noms physique au cimetière du Père Lachaise.
Le programme de recherche « 13-Novembre », lancé en 2016 par le CNRS, l'Inserm et HeSam Université, étudie la construction de la mémoire des attentats de 2015 en suivant 1 000 volontaires (témoins ou survivants) jusqu'en 2026, associant historiens, sociologues, psychologues et neuroscientifiques.
À retenir
- L'histoire recherche une vérité critique fondée sur la confrontation des sources, tandis que la mémoire porte une vérité vécue et émotionnelle.
- Les lois mémorielles (Gayssot, Taubira, reconnaissance du génocide arménien) établissent des vérités officielles que les historiens contestent au nom de la « liberté pour l'histoire ».
- Le négationnisme est combattu par les historiens qui refusent le débat avec les « assassins de la mémoire » (Vidal-Naquet) tout en réfutant leurs thèses par la méthode critique.
- Le numérique transforme les conditions de la mémoire en externalisant le stockage des souvenirs et en rendant l'oubli volontaire plus difficile.
- La tension entre devoir de mémoire et devoir d'histoire structure les débats contemporains sur les politiques mémorielles.