Abraham et les racines communes des trois monothéismes
Abraham constitue la figure fondatrice commune aux trois monothéismes, mais chaque religion se l'approprie différemment. Le judaïsme privilégie la filiation par Isaac, l'islam par Ismaël, tandis que le christianisme universalise la promesse abrahamique. L'épisode du sacrifice illustre ces divergences théologiques majeures.
Les trois grandes religions monothéistes, le judaïsme, le christianisme et l'islam, partagent un socle commun qui s'enracine dans la figure d'Abraham. Comprendre cette filiation permet de saisir à la fois ce qui unit et ce qui sépare ces traditions religieuses, et d'éclairer de nombreux enjeux contemporains.
Abraham, patriarche fondateur
Abraham (Abram, signifiant "père élevé", devenu Abraham, "père fécond") est originaire d'Our en Chaldée, en Mésopotamie. Selon le récit biblique, il vivait dans un environnement polythéiste avant de recevoir l'appel d'un Dieu unique lui ordonnant de quitter sa terre pour un pays promis à sa descendance. Ce départ symbolise la rupture avec le polythéisme mésopotamien et l'avènement du monothéisme. L'authenticité historique du personnage fait l'objet de débats parmi les historiens. Jean Bottéro souligne que sa pérennité dans la mémoire des peuples constitue un indice de son ancrage dans une tradition ancienne, même si les récits le concernant relèvent davantage de la construction théologique que du témoignage historique au sens moderne.
Trois hypothèses principales de datation de l'époque des patriarches ont été avancées. William Albright situe cette période entre 2100 et 1800 avant notre ère, lors d'un intermède nomade entre deux phases d'urbanisation. Roland de Vaux la place dans la première moitié du IIe millénaire, au Bronze moyen II, en s'appuyant sur les archives de la cité de Mari en Syrie. Benjamin Mazar propose quant à lui une datation plus tardive, à l'époque du Fer ancien, en relevant les anachronismes du texte biblique.
Trois lectures d'une même figure
Chaque monothéisme s'approprie Abraham selon sa propre théologie. Pour le judaïsme, Abraham est le premier des patriarches avec qui Dieu conclut une alliance fondatrice. Sa descendance par Isaac et Jacob donne naissance aux douze tribus d'Israël. Le judaïsme insiste sur l'élection divine d'un peuple particulier et sur la promesse d'une terre.
Pour le christianisme, Abraham est une figure de la foi. L'épître aux Hébreux (chapitre 11) le présente comme celui qui obéit sans connaître sa destination. La naissance miraculeuse d'Isaac, fils de parents très âgés, préfigure dans la théologie chrétienne la conception virginale de Jésus. Paul de Tarse, dans l'épître aux Galates, affirme que la promesse faite à Abraham s'accomplit en Christ et s'étend à tous les croyants, juifs et non-juifs.
Pour l'islam, Abraham (Ibrahim) est le modèle du croyant soumis à Dieu (muslim). Mahomet le revendique comme le véritable fondateur du monothéisme pur, antérieur au judaïsme et au christianisme. Le Coran (sourate III, verset 67) proclame qu'Ibrahim n'était "ni juif ni chrétien, il était pieux, soumis à Allah". La tradition musulmane considère qu'Abraham et Ismaël ont édifié la Kaaba à La Mecque, lieu saint vers lequel se tournent les prières.
Le sacrifice, point de divergence majeur
L'épisode du sacrifice constitue un point de tension entre les traditions. La Bible (Genèse 22) rapporte que Dieu demande à Abraham de sacrifier son fils Isaac, avant qu'un ange ne retienne son bras. Ce récit marque la fin des sacrifices humains dans la tradition biblique. Les premières interprétations musulmanes reprenaient ce récit, mais la tradition islamique ultérieure a substitué Ismaël à Isaac comme fils destiné au sacrifice, déplaçant ainsi l'événement de la terre d'Israël vers La Mecque. Cette réinterprétation accompagne la rupture entre Mahomet et les communautés juives de Médine. La fête de l'Aïd el-Kébir commémore chaque année ce sacrifice.
La question du monothéisme et du polythéisme
Le passage du polythéisme au monothéisme ne s'est pas fait de manière linéaire. Le pharaon Akhénaton (vers 1350 avant notre ère) avait déjà tenté d'imposer le culte exclusif du dieu solaire Aton en Égypte, sans lien direct avec la tradition abrahamique. Le philosophe Jan Assmann a développé la notion de "distinction mosaïque" pour décrire la rupture radicale qu'introduit le monothéisme en distinguant le vrai Dieu des fausses divinités, ce qui constitue selon lui une source potentielle d'intolérance religieuse. Le monothéisme abrahamique se distingue aussi du monothéisme philosophique grec (le Dieu d'Aristote comme Premier Moteur) par son caractère personnel et relationnel.
À retenir
- Abraham est la figure fondatrice commune aux trois monothéismes, mais chaque religion l'interprète selon sa propre théologie.
- Le judaïsme privilégie la filiation par Isaac, l'islam par Ismaël, le christianisme universalise la promesse faite à Abraham.
- L'épisode du sacrifice est un point de divergence majeur entre les traditions (Isaac dans la Bible, Ismaël dans la tradition musulmane).
- L'historicité des patriarches fait l'objet de débats entre trois hypothèses de datation principales (Albright, de Vaux, Mazar).
- Le monothéisme abrahamique représente une rupture radicale avec le polythéisme ambiant du Proche-Orient ancien.