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Numérique et libertés fondamentales 23/03/2026

Protection des mineurs en ligne et libertés fondamentales : entre régulation nationale, exigences constitutionnelles et encadrement européen du numérique

La protection des mineurs dans l'environnement numérique constitue un axe majeur de l'action législative française depuis plusieurs années. La loi n° 2024-449 du 21 mai 2024 visant à sécuriser et à réguler l'espace numérique (dite loi SREN), transposant en partie le règlement européen sur les services numériques (DSA), a introduit plusieurs dispositifs ambitieux : obligation de vérification de l'âge pour l'accès aux sites pornographiques, renforcement des pouvoirs de l'Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom), et mécanismes de blocage administratif. Parallèlement, la loi n° 2022-300 du 2 mars 2022 visant à renforcer le contrôle parental sur les moyens d'accès à internet avait déjà imposé aux fabricants d'appareils connectés l'installation par défaut d'un dispositif de contrôle parental. Ces initiatives s'inscrivent dans un contexte où les pouvoirs publics cherchent à concilier la protection de l'intérêt supérieur de l'enfant avec le respect des libertés fondamentales garanties par la Constitution et le droit européen.

Le cadre constitutionnel : la protection des mineurs comme objectif de valeur constitutionnelle

Le Conseil constitutionnel reconnaît la protection de la jeunesse comme un objectif de valeur constitutionnelle susceptible de justifier des restrictions à d'autres droits fondamentaux, notamment la liberté d'expression et la liberté de communication. Cette qualification, dégagée à partir du préambule de la Constitution de 1946 (alinéa 10 et 11) et de l'article 1er de la Convention internationale des droits de l'enfant, permet au législateur d'encadrer l'accès des mineurs à certains contenus. Toutefois, le Conseil constitutionnel veille à ce que les restrictions soient nécessaires, adaptées et proportionnées à l'objectif poursuivi (article 34 de la Constitution, liberté de communication issue de l'article 11 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789). Dans sa décision n° 2024-866 DC du 17 mai 2024 relative à la loi SREN, le Conseil constitutionnel a validé l'essentiel du dispositif tout en formulant des réserves d'interprétation sur certaines dispositions, rappelant que les mesures de blocage et de filtrage doivent respecter le principe de proportionnalité.

La vérification de l'âge : un défi technique aux implications juridiques majeures

L'obligation de vérification de l'âge pour l'accès aux contenus pornographiques, prévue initialement par la loi n° 2020-936 du 30 juillet 2020 et renforcée par la loi SREN, soulève des questions fondamentales en matière de protection des données personnelles et de droit au respect de la vie privée (article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme, article 7 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne). L'Arcom a publié un référentiel technique précisant les solutions acceptables, qui doivent garantir l'anonymat des utilisateurs tout en assurant une vérification fiable. La Commission nationale de l'informatique et des libertés (CNIL) a souligné la nécessité de recourir à des systèmes de « double anonymat », dans lesquels un tiers de confiance certifie la majorité de l'utilisateur sans transmettre son identité au site visité. Le règlement général sur la protection des données (RGPD, règlement UE 2016/679) encadre strictement le traitement des données des mineurs, son article 8 fixant les conditions du consentement des mineurs pour les services de la société de l'information, avec un seuil que la France a fixé à 15 ans (article 45 de la loi n° 78-17 du 6 janvier 1978 modifiée).

Le droit européen : articulation entre DSA, RGPD et protection renforcée des mineurs

Le règlement sur les services numériques (DSA, règlement UE 2022/2065), pleinement applicable depuis février 2024, impose aux plateformes en ligne des obligations spécifiques concernant la protection des mineurs. Les très grandes plateformes doivent évaluer les risques systémiques que leurs services font peser sur les droits des enfants et prendre des mesures d'atténuation appropriées (articles 34 et 35 du DSA). Le DSA interdit par ailleurs la publicité ciblée fondée sur le profilage des mineurs (article 28). Ces dispositions s'articulent avec le RGPD et avec la directive « services de médias audiovisuels » (directive 2018/1808), qui impose aux États membres de veiller à ce que les contenus préjudiciables au développement des mineurs ne soient normalement pas accessibles à ces derniers. La Cour de justice de l'Union européenne n'a pas encore eu l'occasion de se prononcer spécifiquement sur les dispositifs de vérification de l'âge, mais sa jurisprudence constante en matière de proportionnalité des restrictions à la libre circulation des services (article 56 TFUE) constituera un cadre d'analyse pertinent.

Les pouvoirs de l'Arcom et le contrôle juridictionnel

La loi SREN a considérablement renforcé les pouvoirs de l'Arcom en matière de protection des mineurs. L'autorité peut mettre en demeure les éditeurs de sites à caractère pornographique de se conformer à l'obligation de vérification de l'âge, puis saisir le président du tribunal judiciaire aux fins d'ordonner le blocage de l'accès au site par les fournisseurs d'accès à internet et son déréférencement par les moteurs de recherche. Ce pouvoir de blocage, qui s'apparente à une forme de police administrative spéciale du numérique, doit s'exercer sous le contrôle du juge judiciaire, gardien de la liberté individuelle au sens de l'article 66 de la Constitution. Le Conseil d'État, dans sa jurisprudence relative au blocage de sites (notamment en matière de lutte contre le terrorisme), a rappelé l'exigence d'un contrôle juridictionnel effectif des mesures de restriction d'accès à internet, conformément au droit au recours effectif garanti par l'article 16 de la Déclaration de 1789.

Enjeux pour les concours

Le candidat doit maîtriser l'articulation entre la protection des mineurs, objectif de valeur constitutionnelle, et les libertés fondamentales que sont la liberté d'expression et de communication (article 11 DDHC), le droit au respect de la vie privée (article 2 DDHC, article 8 CEDH) et la protection des données personnelles (article 8 Charte des droits fondamentaux UE, RGPD). Les références essentielles sont : la décision du Conseil constitutionnel n° 2024-866 DC du 17 mai 2024 sur la loi SREN ; l'article 8 du RGPD relatif au consentement des mineurs ; les articles 34 et 35 du DSA sur les obligations des très grandes plateformes ; l'article 227-24 du code pénal qui incrimine l'exposition des mineurs à des contenus pornographiques. Il convient de souligner la tension structurelle entre l'efficacité des mécanismes de vérification de l'âge et le respect de l'anonymat en ligne, question qui se retrouve dans les débats sur l'identité numérique. Enfin, la dimension institutionnelle (rôle de l'Arcom, de la CNIL, articulation entre police administrative et contrôle juridictionnel) constitue un axe de réflexion transversal mobilisable dans les épreuves de droit public comme de libertés fondamentales.

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