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Société et cohésion sociale 21/03/2026

Les inégalités territoriales face à l'emploi : entre fractures géographiques et politiques publiques de cohésion sociale

Le taux de chômage en France, stabilisé autour de 7,3 % au niveau national début 2026 selon l'INSEE, masque des disparités territoriales considérables. Certains bassins d'emploi, notamment dans les Hauts-de-France, le pourtour méditerranéen ou les outre-mer, affichent des taux supérieurs à 15 %, tandis que des métropoles comme Paris, Lyon ou Rennes se situent sous la barre des 6 %. Les données de la DARES confirment que les zones rurales et les quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV) concentrent les difficultés d'accès à l'emploi, avec un taux de chômage dans les QPV atteignant près de 23 %, soit trois fois la moyenne nationale. La campagne des élections municipales de mars 2026 a remis cette fracture au centre du débat public, plusieurs candidats faisant de l'emploi local et de l'attractivité économique des territoires un axe majeur de leur programme.

Le cadre constitutionnel et législatif de l'égalité territoriale

Le principe d'égalité devant la loi, consacré par l'article 1er de la Constitution et l'article 6 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, ne garantit pas une égalité absolue entre les territoires. Le Conseil constitutionnel admet que le législateur puisse traiter différemment des situations différentes, dès lors que la différence de traitement est en rapport direct avec l'objet de la loi (CC, décision n° 79-107 DC du 12 juillet 1979). Ce principe fonde les politiques de discrimination positive territoriale.

L'article 1er de la Constitution, dans sa rédaction issue de la révision de 2003, dispose que l'organisation de la République est décentralisée. L'article 72-2 prévoit des dispositifs de péréquation destinés à favoriser l'égalité entre les collectivités territoriales. La loi d'orientation pour l'aménagement et le développement durable du territoire du 25 juin 1999 (loi Voynet) et la loi du 21 février 2014 de programmation pour la ville et la cohésion urbaine (loi Lamy) constituent les principaux textes encadrant la lutte contre les inégalités territoriales en matière d'emploi.

Le code du travail prévoit par ailleurs des dispositifs spécifiques, tels que les zones de revitalisation rurale (ZRR, article 1465 A du code général des impôts) et les zones franches urbaines (ZFU), qui accordent des exonérations fiscales et sociales aux entreprises s'implantant dans des territoires en difficulté.

Les instruments de la politique de l'emploi territorialisée

La territorialisation de la politique de l'emploi repose sur plusieurs leviers. France Travail (ex-Pôle emploi), créé par la loi du 18 décembre 2023 pour le plein emploi, s'appuie sur un réseau d'agences locales et sur des comités territoriaux associant collectivités, partenaires sociaux et acteurs de l'insertion. Ce maillage vise à adapter l'offre de services aux réalités économiques de chaque bassin d'emploi.

Les contrats de plan État-Région (CPER) constituent un outil de programmation pluriannuelle qui permet de flécher des investissements vers les territoires les plus fragiles. Les pactes territoriaux d'insertion, prévus par l'article L. 263-2 du code de l'action sociale et des familles, organisent la coordination des acteurs locaux de l'insertion professionnelle.

Le Conseil d'État a eu l'occasion de préciser les obligations de l'État en matière d'accès au service public de l'emploi. Dans sa décision Commune de Calais (CE, 31 juillet 2020, n° 440163), il a rappelé que le principe d'égal accès au service public impose à l'administration de garantir une couverture territoriale suffisante, sans pour autant créer un droit à l'implantation d'un équipement public à proximité immédiate du domicile de chaque usager.

La dimension européenne et le droit comparé

Le droit de l'Union européenne contribue à la réduction des inégalités territoriales par le biais de la politique de cohésion. Le Fonds social européen (FSE+), pour la programmation 2021-2027, consacre des enveloppes significatives aux régions en retard de développement. L'article 174 du Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne (TFUE) dispose que l'Union vise à réduire l'écart entre les niveaux de développement des diverses régions.

La Cour de justice de l'Union européenne a admis que les aides d'État à finalité régionale, encadrées par l'article 107, paragraphe 3, du TFUE, puissent déroger au principe de libre concurrence lorsqu'elles visent à favoriser le développement économique de régions dans lesquelles le niveau de vie est anormalement bas (CJUE, 14 octobre 1987, Allemagne c. Commission, aff. 248/84).

En droit comparé, l'Allemagne offre un modèle intéressant avec le "Solidarpakt" (pacte de solidarité) qui a accompagné la réunification en organisant des transferts financiers massifs vers les Länder de l'Est. Le Royaume-Uni, avec sa politique de "levelling up" lancée en 2022, a cherché à réorienter les investissements publics vers les régions du Nord, avec des résultats encore incertains.

Jurisprudence et contentieux de l'égalité territoriale

Le Conseil constitutionnel a validé les dispositifs de zonage prioritaire, estimant que les différences de traitement fiscal entre territoires étaient justifiées par des critères objectifs et rationnels liés à la situation économique et sociale des zones concernées (CC, décision n° 2000-436 DC du 7 décembre 2000, relative à la loi de financement de la sécurité sociale).

La Cour européenne des droits de l'homme, sur le fondement de l'article 14 de la Convention combiné avec l'article 1er du Protocole n° 1, a admis que des différences de traitement fondées sur la localisation géographique pouvaient être justifiées par un but légitime de cohésion territoriale (CEDH, Carson et autres c. Royaume-Uni, 16 mars 2010).

Le Conseil d'État a par ailleurs censuré des décisions de fermeture d'antennes locales de services publics lorsque l'administration n'avait pas suffisamment pris en compte l'impact territorial de ces mesures (CE, 29 juin 2011, Commune de Ménéac, n° 335429), illustrant le contrôle juridictionnel exercé sur les décisions de réorganisation des services publics dans les territoires.

Enjeux pour les concours

Les candidats aux concours de la fonction publique doivent maîtriser plusieurs dimensions de cette thématique. Sur le plan constitutionnel, il convient de connaître l'articulation entre le principe d'égalité (article 6 DDHC), le principe de libre administration des collectivités territoriales (article 72 de la Constitution) et les mécanismes de péréquation (article 72-2). La jurisprudence du Conseil constitutionnel sur les discriminations positives territoriales est incontournable (CC, n° 2000-436 DC ; CC, n° 2003-474 DC du 17 juillet 2003 sur la loi de programme pour l'outre-mer).

En droit administratif, les décisions du Conseil d'État relatives à l'égal accès au service public et au contrôle de la fermeture des services publics de proximité constituent des références essentielles. Le cadre européen (article 174 TFUE, FSE+, aides d'État à finalité régionale) doit être mobilisé pour enrichir l'analyse.

Enfin, les candidats gagneront à articuler cette réflexion avec les enjeux contemporains de la décentralisation, de la déconcentration et de la différenciation territoriale introduite par la loi 3DS du 21 février 2022, qui permet d'adapter les compétences des collectivités aux spécificités locales, y compris en matière de développement économique et d'emploi.

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