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Géopolitique de l'énergie 17/03/2026

La vulnérabilité des routes maritimes mondiales : les « choke points » à l'épreuve des crises de 2024-2026

Une mondialisation suspendue à quelques passages étroits. Le transport maritime assure 80 % du volume et 50 % de la valeur du commerce international. Or, sur 150 à 180 passages maritimes internationaux retenant l'attention, on relève 28 passages de rang mondial dont 12 majeurs : les détroits d'Ormuz, de Malacca, de Taïwan, de Bab el-Mandeb, de Gibraltar, le Bosphore, les Dardanelles, le Pas de Calais, les canaux de Suez et de Panama, le détroit de Macassar et le cap de Bonne-Espérance. La fermeture d'un passage maritime, même temporaire, aurait d'importantes conséquences économiques avec la perturbation des flux commerciaux et l'interruption de certaines chaînes d'approvisionnement. Une étude publiée dans Nature Communications estime à 192 milliards de dollars par an les échanges commerciaux menacés de perturbation par les points d'étranglement maritimes.

Une accumulation de crises sans précédent (2021-2026). Les années récentes ont confirmé cette vulnérabilité par une succession d'épisodes :

  • 2021 : l'échouage du porte-conteneurs Ever Given dans le canal de Suez bloque le trafic pendant six jours, paralysant 12 % du commerce mondial.
  • 2023-2024 : le trafic empruntant le canal de Panama et le canal de Suez a chuté de plus de 50 % à la mi-2024, en raison respectivement de la sécheresse (faibles niveaux d'eau du canal de Panama) et des attaques houthies en mer Rouge affectant le canal de Suez.
  • 2026 : la fermeture de facto du détroit d'Ormuz après les frappes américano-israéliennes sur l'Iran. Le 1er mars 2026, 138 navires ont franchi le détroit ; le 2 mars, il n'en restait plus que 28, non pas par un blocus physique mais par le retrait des assureurs maritimes : sept des douze clubs de protection et d'indemnisation, assurant environ 90 % du transport maritime commercial mondial, ont émis des préavis d'annulation de 72 heures pour la couverture des risques de guerre.

Le mécanisme assurantiel, arme invisible du blocage. La crise d'Ormuz de 2026 révèle un mécanisme peu connu : un détroit peut être fermé sans qu'aucune autorité souveraine n'en déclare officiellement la fermeture. Il suffit que les assureurs maritimes retirent leur couverture « risques de guerre » pour qu'aucun armateur ne prenne le risque de transiter. Ce rôle des marchés londoniens de l'assurance maritime (Lloyd's, P&I clubs) dans la sécurité des routes commerciales constitue un fait majeur de gouvernance économique internationale.

Le « dilemme de Malacca » et la dépendance asiatique. Le détroit de Malacca est essentiel pour la Chine puisque les deux tiers de son commerce extérieur y transitent. En 2003, le président Hu Jintao a formalisé sous l'expression de « dilemme de Malacca » la forte dépendance géostratégique de la Chine à ce point d'étranglement et son extrême vulnérabilité à un possible blocus naval américain. Large de 2,7 km seulement, le détroit de Malacca enregistre le passage d'environ 100 000 navires par an transportant 40 % du commerce mondial et 80 % des importations chinoises d'hydrocarbures. Ce dilemme a directement inspiré la stratégie chinoise des « nouvelles routes de la soie » (BRI), visant à diversifier les voies d'acheminement terrestres et maritimes.

La conjonction inédite de 2026. Cinq points de passage concentrent l'essentiel du commerce maritime mondial : Ormuz, Bab el-Mandeb, Suez, Malacca et le Cap. Le conflit iranien en menace simultanément trois (Ormuz, Bab el-Mandeb et Suez par ricochet), créant un risque systémique d'une ampleur inédite. La mondialisation continue de dépendre de quelques passages maritimes dont la robustesse politique est loin d'être garantie.

Enjeux pour les concours. Ce sujet mobilise plusieurs champs de connaissances transversaux. En droit international de la mer, le régime des détroits internationaux (partie III de la CNUDM, droit de passage en transit) vise précisément à garantir la liberté de navigation dans ces goulets d'étranglement. En géopolitique, la notion de choke point illustre la persistance des facteurs géographiques dans les rapports de puissance : le contrôle de ces passages reste un objectif stratégique fondamental (doctrine Mahan). En économie, la vulnérabilité des chaînes d'approvisionnement mondialisées en « flux tendus » amplifie l'impact de toute perturbation ponctuelle. Enfin, en politique européenne, la séquence 2022-2026 (crise gazière russe, crise de la mer Rouge, crise d'Ormuz) démontre que la diversification des fournisseurs ne résout pas la dépendance structurelle aux routes maritimes : seule une réduction de la dépendance aux importations d'hydrocarbures et une politique de résilience logistique peuvent atténuer durablement cette vulnérabilité.

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